Quelles dimensions collaboratives et sociales autour du Programme Informatique et Science du Numérique de Terminale ?

L’éducation nationale vient de sortir pour avis les programmes de terminale pour la rentrée 201X

Pour en avoir entendu parler depuis longtemps, j’étais impatient de découvrir celui dédié à l’informatique. L’EPI y a semble-t-il été très active et nous en a rappelé récemment l’historique. A sa lecture, quelques remarques me sont venues. Je les espère constructives. Les voici regroupées autour de quelques grands thèmes.

Les objectifs

Le préambule positionne des objectifs nobles et partagés. L’idée est fournir aux élèves quelques notions fondamentales et de les sensibiliser aux problèmes sociétaux induits. Créativité, innovation, questions sociétales, interdisciplinarité, pédagogies par projets sont des qualificatifs qui semblent centraux dans les ambitions de cet enseignement. L’idée de revenir aux fondamentaux pour pouvoir comprendre est en tout cas un principe scientifique sain, donc pouvant être partagé.

La difficulté ressentie, l’inquiétude que l’on peut avoir est de comment relier des aspects fondamentaux, aujourd’hui profondément enfouis dans les systèmes, avec les grandes révolutions entrainées par l’informatique d’aujourd’hui. Si un tribun comme Gérard Berry y parvient de manière élégante et convaincante, est-ce que cela pourra être le cas dans chaque classe de lycée ? Où ne risque-t-on pas d’avoir une approche technophile qui fasse l’impasse sur les enjeux sociétaux si difficiles à cerner, et dont les débats qu’ils peuvent susciter peuvent être difficiles à animer sans un recul suffisant ?

Quand on déroule le programme, on peut s’étonner que les termes tels qu’Internet ou Web ne soient pas cités, ou uniquement comme langage de description. Comment lier fondamentaux et enjeux sociétaux si l’articulation centrale entre les deux est absente ?

Et surtout pourquoi ne pas utiliser les outils modernes (disons web2.0 pour faire vite) comme support à cet enseignement ? Ou du moins en suggérer l’utilisation comme outil ?

Les moyens proposés – le projet

La notion de salle adaptée et équipée est avancé. Il sera intéressant de qualifier ce que veut adapté veut dire. Le diable se cache dans les détails.

Mais ce qui m’a le plus étonné dans ce programme, c’est la définition de pédagogie par projet qui y est donnée. En effet, si dans le préambule on parle de créativité, d’innovation est mise en avant, la définition du projet ici est une définition d’un développement ciblé d’un maitre d’œuvre qui respecte une demande précise. L’imagination se limite à l’exploration de solutions correctes par rapport à une solution unique. Les étapes sont celles d’un projet de production, pas celles que l’on retrouve classiquement dans l’apprentissage par projets (APP).

La définition de l’évaluation est totalement insuffisante : on est dans un schéma par défaut de type rapport + oral que l’on trouvait classiquement dans lequel les éléments quantitatifs sont présents (une dizaine de pages) mais dont les critères sont absents. Que veut-on valider ? La capacité à aborder un problème sociétal ? À rédiger ? À suivre une démarche projet de production ? À coder ? À écrire un algorithme ? On reproduit ici un schéma hérité des écoles d’ingénieurs, sans avoir conscience de la limite de l’exercice. On parle de questions sans expliquer quels précisions elles sont censées A quoi sert-ici d’obliger la production d’une dizaine de pages ? En quoi un oral et une démonstration ne seraient pas suffisants ? Il me paraît d’ailleurs tout à fait étonnant qu’un programme d’enseignement ne donne pas explicitement des objectifs pédagogiques globaux, sous forme de compétences, ce qui est pourtant indispensable pour définir les évaluations.

De plus, aborder une telle pédagogie par projets pourrait permettre d’explorer les usages de l’informatique, au travers de l’utilisation d’outils qui permettraient des échanges entre groupes, en proposant par exemple un blog du projet. C’est dommage, on parlait pourtant d’interdisciplinarité dans le préambule, qui est pourtant une notion que l’on retrouve dans les textes des B2i et autres C2i. Peut être, y-a-t-il eu une inquiétude de confusion entre informatique science et informatique outil ? Ou peut-être les informaticiens ne veulent pas promouvoir ces outils, en bons cordonniers ?

Les éléments de programme

Le découpage en quatre thèmes est très classique, mais cela est en phase avec l’option de construire les fondamentaux : représentation de l’information, algorithmique, langage et programmation, architectures matérielles.

Dans cette volonté de coller au fondamentaux, on peut néanmoins s’étonner de l’item « transmission série (point à point) ». Si celui-ci a été un grand classique à la glorieuse époque de la liaison RS232, il a aujourd’hui disparu de nos machines. Physiquement, cette liaison n’existe plus. Pourquoi vouloir faire une réalisation pratique à ce niveau (c’est la seule dans la rubrique « architecture matérielles »), alors qu’il me semble que cela n’a plus de sens au niveau physique dans les architectures modernes. Réfléchir à la notion de protocole est indispensable avant de passer à l’adressage, mais pourquoi vouloir revenir à une technologie complètement obsolète pour le mettre en évidence. Des exercices « papier » pourraient tout aussi bien convenir.

Ce genre d’erreur peut faire basculer un programme d’une orientation « fondamentale » à « anachronique ». C’est en effet le risque d’un programme basé sur des principes aujourd’hui largement étendus dans les architectures modernes.

Le lien entre les concepts présentés et les aspects plus ouverts ne semble être supportés que par la conversation, l’échange, ou renvoyés vers d’autres disciplines. Il y a alors risque fort que ces aspects soient laissés au second plan. Surtout que les capacités associées ne sont pas évaluables. Comment évalue-ton une prise de conscience ?

Un moyen de permettre, ou d’assurer un débat à ce niveau serait peut être de proposer le débat à un niveau plus large, en utilisant un réseau social entre les terminales.

Sur les enjeux sociétaux, ils se concentrent une fois de plus sur les risques des données sur Internet : persistance des données sur les personnes, téléchargement illégal, consultation de données répréhensibles dans certains pays. Pourquoi ne parle-t-on pas également des opportunités offertes par ces architectures : accès à l’information, partage, possibilités de création accrues, outils de simulation permettant de mieux analyser le monde qui nous entoure…

L’appropriation de ce programme

Il me semble qu’il y a une ambition noble dans ce programme en voulant associer fondements et enjeux sociétaux. Le risque est qu’il ne soit pas suivi localement, soit par manque de compétence ou de goût à aborder les aspects sociétaux, soit par manque de matière pour pouvoir alimenter ne pas être suivie.

La création de ce nouvel enseignement pourrait permettre de construire une communauté active pour rendre cet enseignement le plus passionnant possible. Sur le modèle de Sésamath, les Clionautes, Manège … Cela permettrait également de constituer une base documentaire partagée qui sera précieuse pour démarrer un enseignement qui n’existe pas aujourd’hui. La création d’une communauté d’enseignants de l’informatique serait la bienvenue. Elle pourrait être indépendante, ou hébergée par un établissement du supérieur.

En résumé, des propositions :

  • Envisager des démarches projets plus dynamiques ;
  • Envisager l’utilisation des outils collaboratifs pour l’évaluation des projets ;
  • Encourager le débat sur les enjeux sociétaux via des réseaux sociaux ;
  • Un détail : supprimer l’établissement d’une communication sérielle entre deux machines ;
  • Et surtout créer une association d’enseignants collaborative sur le modèle d’autres disciplines, dont l’objectif serait de créer et gérer des ressources pédagogiques, des banques de sujets de projets et des débats sociétaux (qui intègrent les aspects positifs de l’avènement de l’ère numérique).

Crédit photo : bisexual_computer_program_applesoft_basic Par steveluscherLicence CC-by-nc-sa

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