Inventer l’éducation supérieure du XXIème siècle

Joli titre. C’est celui de l’axe 4 du récent rapport de la stratégie nationale du supérieur (StraNES) . Cette stratégie a pour ambition de définir des objectifs à 10 ans pour l’enseignement supérieur, et est la conclusion d’un processus sérieux et documenté. S’il touche tous les volets de l’enseignement supérieur, c’est bien ce quatrième axe qui se focalise sur l’éducation proprement dite et qui doit guider l’évolution des enseignements et des cursus. On y trouve sur ce sujet 5 propositions, qui se veulent à la fois ambitieuses et réalisables, parmi les 40 que compte le rapport.

La premier point (ou proposition 16 dans la numérotation du rapport) vise à développer les pédagogies actives, pour proposer 25% d’un cursus sous forme de pédagogie par projet, actives, ou d’apprentissage hors cursus. Dans un cursus de formation d’ingénieurs, c’est un taux largement dépassé, si on considère les différentes activités en pédagogie active et les périodes de stage. Notons néanmoins que pour qu’une telle pédagogie soit effectivement efficace pour les étudiants, il faut un accompagnement de qualité qui repose beaucoup de questions sur la reconnaissance des différentes activités de l’enseignant (et donc les moyens humains correspondants), la formation des enseignants à un autre type de posture (tuteur, accompagnateur, … les définitions sont bien connues mais différemment assimilées suivant les lieux), mais également sur la dynamique d’équipe qui doit être créée et entretenue. En même temps cela ne concerne pas tous les enseignants, il faut donc juste arriver à mobiliser, à motiver une frange du corps enseignant.

Pourquoi pas si on arrive à faire de l’enseignement une activité valorisée du métier de l’enseignant chercheur. Malheureusement, c’est un peu le serpent de mer dans l’enseignement supérieur, le dernier avatar étant le rapport de Claude Bertrand qui n’a pas eu d’impact visible.

La seconde proposition vise à prévoir l’usage systématique du numérique dans la formation et l’évaluation des étudiants. Si l’usage dans la formation est maintenant bien établi, il est intéressant de l’institutionnaliser. L’accès à Internet dans le cadre des examens semble par contre ambitieux, voire en rupture, tant cela oblige à repenser la manière dont on construit l’évaluation.

Là aussi, il y a un cadre à créer mais c’est un très bel objectif. Et pour le coup, j’ai l’impression que nous en sommes tous assez loin. Une question sous-jacente est sans doute la question des moyens de correction qu’il faudra mettre en regard. Autrement dit, pourra-t-on poser des questions qui nécessiteront une réflexion plus approfondie de la part des étudiants sans que l’effort de correction ne soit démultiplié ? Sinon, se posera encore une fois une question de moyens… Bref des beaux débats en perspective, sur la nature des activités d’évaluation, sur la gestion technique de la communication durant les examens (car Internet, ce n’est pas qu’une extraordinaire bibliothèque, c’est aussi un moyen de communication de de co-production), et sur les modes de correction des copies.

La troisième proposition développer les ressources numériques et l’éditorialisation des savoirs, me semble déjà engagée en soi. Elle soulève néanmoins un sous point qui est la question de développer un outil d’aide à la décision des différents acteurs (étudiants, enseignants-chercheurs, administrateurs), permettant de suivre les parcours des étudiants. Le regroupement peut sembler étonnant tant cet outil devrait être un support à la proposition suivante. Espérons qu’il ne s’agit pas de déléguer cette proposition à des services techniques, car il y a des débats citoyens à avoir pour ne pas se faire enfermer dans des choix qui pourraient s’avérer bloquants.

Autour de cet outil, Il y a deux éléments clés : d’une part la gestion des données et l’analyse de celles-ci dans une perspective de big data, et d’autre part la nécessité que ce système soit suffisamment ouvert pour permettre un suivi au delà d’un seul établissement. Deux options sont alors possible : soit l’émergence d’un système centralisé qui risque d’être long à mettre en place et peu souple à l’usage, soit au contraire en profiter pour promouvoir les dynamiques de type self data. Dans ce type de dynamiques, l’individu est maître de ses données, ce qui serait en phase avec la volonté de rendre l’étudiant acteur de sa formation. Une expérimentation en ce sens serait sans doute un premier pas intéressant.

En phase avec la première proposition, la quatrième proposition (ou 19 suivant comment on compte) veut favoriser l’agilité, l’innovation pédagogique et la « culture du Oui », à la fois en reconnaissant à l’étudiant la possibilité d’imaginer un parcours à la carte, et en encourageant l’enseignant à l’expérimentation. J’y vois pour l’étudiant la possibilité de choisir des formations en ligne ou de s’inscrire dans un autre établissement pour y suivre un enseignement qu’il juge plus pertinent. Le numérique joue donc potentiellement un rôle de facilitateur, permettant à l’étudiant de suivre un cours d’une autre université à distance, ou de son université de rattachement (si cette notion fait encore sens) pendant qu’il se déplace sur un site lui permettant de développer un projet dans un contexte favorable.

On est ici dans une rupture équivalente à celle d’autoriser l’utilisation d’internet dans le cadre des examens. Cela semble possible, porteur de potentialités nouvelles, pouvant redéfinir la structure des cursus, mais absolument pas encore envisagé ni par le corps enseignant, ni par l’administration. J’ai même l’impression que cela vient en contradiction avec l’approche majoritaire qui veut pouvoir assurer la formation des étudiants.

La dernière proposition visant à prendre appui sur la recherche pour faire évoluer la pédagogie et les processus d’apprentissage est évidemment citée, et mériterait un article complet sur les raisons d’une telle affirmation, sur la répétition de cet enjeu dans tous les rapports, sur la difficulté de coupler des programmes de recherche et l’encouragement à l’expérimentation, sur la non répétabilité des résultats, sur la question de la diffusion …

Il y a donc 2 avancées potentielles dans ces propositions: l’utilisation d’internet pour les examens et la notion de parcours à la carte. Elles semblent en phase avec la culture du XXIème siècle, et permettent de l’infuser à des points clés de notre système de formation pour pouvoir le faire évoluer dans son entier. Clairement cela ne pourra se faire qu’au travers d’une démarche d’innovation, mais aussi en bousculant les modèles et les structures.

Crédit photo : Free Internet par ToGa Wanderings – licence CC-by

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Éducation, dernière frontière avant quel monde ?

Je viens de lire avec intérêt le livre interview de Bernard Belletante « Éducation : dernière frontière avant le monde », directeur de l’EM Lyon. J’apprécie en effet chez les écoles de management une conscience plus affichée des transformations en cours. Le livre blanc de l’école du futur de Jean-François Fiorina, directeur de Grenoble Ecole de Management (GEM) en est un autre exemple. Ces écoles développent une vision prospective qui intègre en plein les pédagogies rendues possible par le numérique.

Le constat est maintenant largement partagé de l’urgence de faire évoluer nos formations, l ‘éducation devenant de manière claire le nouveau domaine impacté par le numérique (voir par exemple le tsunami numérique d’Emmanuel Davidenkoff, ou Game Changers: Education and Information Technologies de Diana Oblinger).

L’interviewé maîtrise parfaitement les nouveaux modes pédagogiques, encouragés par le numérique, qui permettent de repenser l’unité de temps, de lieu et de personnes qui guide encore nos modèles de formation. Le MOOC n’y est qu’un objet de transition parmi d’autres qui nous permettent de repenser les modèles de formation. Il considère que les écoles vont devenir des assembleurs pour permettre des parcours d’apprentissage différenciés dans un contexte mondial, ou étudiants et professeurs se déplaceront plus facilement. Il intègre l’idée que le savoir ne doit plus être vu comme un stock, mais un flux pour permettre aux personnes d’évoluer dans une logique de compétences. Bref, je partage pas mal d’analyses avec ce livre.

Il voit par ailleurs le développement d’une logique de certification mondiale, qu’il considère nécessaire pour aider les écoles à évoluer. Cette vision reste très fortement marquée par les tendances lourdes d’accréditation des écoles de management. Tendance beaucoup moins prégnante dans les écoles d’ingénieurs, dans lesquelles nous intégrons dans notre réflexion des cadres d’organismes internationaux (ABET et CDIO par exemple), mais qui ne donnent pas lieu à des labels internationaux. Ce qui est intéressant ici, c’est le besoin d’un élément de structuration pour permettre de maintenir une cohérence du secteur de la formation supérieure. Par contre, ce qui m’inquiète dans ce livre est le modèle de gouvernance sous-jacent à une vision très libérale de la société mondiale.

L’entreprise est en effet aux yeux de Bernard Belletante l’unique arbitre, ce qui engendre au niveau de la vision de la position de l’école par rapport aux autres parties prenantes une vision bien manichéenne. L’état (ainsi que l’Europe et les régions) ne sont que des sources de blocage, les professeurs CDI sont des pantouflards, les syndicats bloquent les évolutions des statuts … Certes, une formation aujourd’hui dans une grande école ne se conçoit pas dans un cadre régional, mais cela n’empêche pas de tirer parti d’un ancrage territorial enrichissant. Certes la mobilité des enseignants doit être encouragée en permettant aux enseignants de changer d’école et de participer à plusieurs formations, mais faut-il pour autant la généraliser ? La richesse des formations ne provient-elle pas de la diversité? N’est-il pas intéressant de garantir une continuité dans un établissement ? Certes le statut de l’enseignant doit absolument évoluer pour prendre en compte la diversité et la richesses des stratégies d’action qu’il peut aujourd’hui développer. J’entends bien que ces différentes parties prenantes peuvent parfois faire entendre des voix dissonantes par rapport à une économie de marché sans contraintes inutiles, mais faut-il pour autant les considérer comme hors jeu ? Aux yeux de l’auteur, il semble que sur ces questions il n’y ait pas d’alternatives. Le modèle d’organisation semble s’imposer de lui-même, c’est sans doute dommage si on veut pouvoir encourager une variété, un écosystème des formations. C’est en tout cas gênant pour encourager le débat de considérer de tels aspects comme des évidences.

Cela est d’autant plus important que les générations à venir auront à être porteuses des transitions qui démarrent aujourd’hui : numérique, énergétique, écologique, organisationnelle… Et par rapport à ces transitions, les entreprises ne sont pas demandeuses, elle sont plutôt des freins. Il ne s’agit pas de les mettre hors jeu. Il s’agit bien de multiplier les parties prenantes pour penser les directions à prendre pour développer l’éducation d’un monde qui ne considère pas que le seul environnement est celui de l’entreprise comme seul vecteur d’évolution de la société.

Bref, ce livre nous rappelle que la vision politique sous-jacente est complètement structurante pour la vision de l’évolution de notre système de formation. La qualité de Bernard Belletante est de l’assumer complètement.

Crédit photo : Candle lights on a windowsill on December 8. Photo: Myrabella / Wikimedia Commons licence CC-by-SA 4.0

Notes de lectures autour de l’évolution du rôle de l’enseignant face aux MOOCs

Quelques billets qui prennent le point de vue de l’enseignant dans un monde de MOOCs. Une chose me paraît certaine, c’est que tant qu’un dispositif s’appelle cours, il faudra se poser la question du rôle, de la valeur ajoutée , de la raison d’être de l’enseignant. Ce ne sont que des ressentis, mais ils sont éclairants sur le contexte américain.
Future of learning: obsolescence of knowledge, return to real teaching : soulève le point que l’évolution dans l’enseignement n’est pas que technique (équipements numériques, contenus numériques, classes en ligne …) mais qu’il y a un impact fort sur la manière d’apprendre et donc sur le métier de l’enseignant qui de passeur d’information passe au statut d’accompagnateur et de déclencheur de passion. Un classique de l’évolution souhaitable du rôle de l’enseignant, mais ici annoncé par des créateurs de start-ups dans le domaine de l’éducation et non pas par des chercheurs en science de l’éducation.

MOOCs and the Teaching Profession : voit que la mise en place de MOOCs pourrait permettre de diminuer le nombre d’enseignants face aux étudiants, et que la place de l’enseignant n’est pas dans les centres de discussion liés aux modèles économiques des MOOCs. La question se pose de savoir si enseigner est une profession. Dans un autre article, il repère que pour apprendre, il suffit de temps, d’intérêt et d’une communauté et d’accompagnement.

Et des articles issus du blog de John Regher, un professeur qui a présenté un xMOOc sur Udacity.

Economics of University Teaching pose en quelques chiffres la difficulté de calculer la valeur d’une heure de cours : entre le prix payé par l’étudiant (important aux USA), les subventions, et les autres activités d’un professeur (qui rapporte au travers de contrats de recherche). Il oublie par ailleurs tous les coûts de structure. Bref, la comptabilité d’un cours n’est pas simple.

University Economics and the End of Large Classes part du constat que le « futur des universités est d’exceller sur ce qu’un MOOC ne fait pas bien ». L’université trouve donc son sens dans les activités ou le contact enseignant- élève est imporrtant (laboratoire, motivation des étudiants, environnement pour activité extra-curriculaires) et pour les meilleures sur la sélection et la mise en réseau des élites.

Le (x)MOOC serait un moyen économique pour les cours avec beaucoup d’inscrits. La question est alors de savoir si cela conduira à réduire le nombre d’enseignants, ou à redéployer ces moyens sur d’autres activités. Les universités semblent d’ailleurs tenter de continuer à faire payer les mêmes sommes tout en réduisant leurs frais, en maintenant le lien entre prix et certification. On peut douter que cela fonctionne sur le long terme sans problème.Le contact de l’enseignant avec les étudiants dans des petites classes peut changer des vies, et cela ne peut être remplacé par la technologie.

De mon point de vue, le problème est également que cela masque des activités complémentaires d’organisation, d’accompagnement, de définition de cursus … qui ne sont pas comptabilisées dans les activités des enseignants, mais qui sont pourtant indispensables pour le bon fonctionnement d’un établissement. Si l’on regarde un MOOC comme un moyen de proposer un cours à nos élèves. Pour ceux qui ont regardé les modes de fonctionnement des établissements qui basent leur fonctionnement sur l’usage systématique de vacataires, on voit bien les limites en termes de qualité, quel que soient les compétences des vacataires employés.

Recording a Class at Udacity. Premier élément, un cours est décomposé en séquence de moins de dix miuntes entrecoupées de petits exercices et autres quizz, pour passer de l’écoute à l’assimilation. On reconnaît ici l’approche de l’ « amphi interactif ». Cela est évidemment un véritable challenge pour l’enseignant (ici John Regehr).

Si l’enregistrement laisse toute liberté à l’enseignant, des éditeurs effectuent un gros travail de post-édition pour proposer un contenu professionnel. Les enregistrements se font sur des journées complètes, ce qui permet de donner du liant entre les différentes séquences du cours, par rapport à un travail plus saccadé lorsqu’il s’étale dans le temps. Cela semble convenir à John Regher, j’avoue que j’apprécie de laisser passer du temps entre les séances pour repenser à ce que j’ai dit, laisser émerger une nouvelle piste …

Udacity semble vraiment fonctionner sur un mode startup : des personnes jeunes qui travaillent beaucoup, dans un environnement convivial. L’évolution positive des cours en ligne passe sans doute par un contexte très dynamique.

Merci à mon collègue Gwendal Simon pour ces liens, fort intéressants.

 

Crédit photo : the X-Men par Dunechaser licence CC-by-nc-sa

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Idefi, 37 projets retenus…

Il y a finalement 37 projets « emblématiques et innovants en matière d’enseignement supérieur à la hauteur des standards internationaux  ». C’est plus que ce qui était prévu, mais cela correspond exactement à l’enveloppe prévue (149 millions € pour 150 prévus). Le jury constitué était international, principalement constitué de professeurs et couvrait bien les différents aspects de tels projets. Je n’ai pas vu la liste complète publiée, mais on y retrouvait bien des personnalités reconnues dans le domaine pédagogique.

Si l’on parcourt les premiers descriptifs parus au delà des simples listes de titres, les dispositifs sont ciblés et quelques types de projets émergents :

  • le soutien à la réussite des étudiants, et pour la diversité ;

  • la simulation de santé ;

  • les aspects innovation/créativité/design ;

  • de nouvelles formations à l’ingénierie.

Les interactions avec les entreprises semblent être un facteur positif.

Au niveau des PRES gagnants, saluons l’Unam (Nantes-Angers-Le Mans), Grenoble et Toulouse qui ont chacun réussi la passe de 3. Paris-Sud, Lille, la Lorraine font partie des grands perdants puisqu’ils n’ont vu aucun projet retenu.

La Bretagne fait un score très moyen, avec un projet retenu (2LPG : Pré professionnalisation des Licences Générales) et une participation à REMIS. Au niveau de Brest, 2 projets étaient dans la course (i.e. présélectionnés):

  • Iroise qui visait principalement à fédérer les activités pédagogiques de l’enseignement supérieur brestois pour constituer une plate forme capable de porter des dispositifs d’envergure liés à l’apprentissage professionnel, et de conduire le changement. 3 dispositifs pilotes qui chacun auraient pu faire l’objet d’un Idefi étaient dans le dossier. Le message a peut-être été trop complexe ;
  • Clefs qui portait sur l’accompagnement d’élèves de bac -3 à bac+8 dans une formation d’ingénierie. L’élément différenciant se situait dans une approche d’alternance généralisée, entre lycée, enseignement supérieur et entreprise. Là aussi, le dispositif était accompagné d’une conduite du changement ambitieuse pour les différents partenaires.

On attend avec impatience les retours écrits des jurys pour identifier ce qui a pu faire douter le jury, et ce qu’il a apprécié.

Vu la nature des 37 dispositifs retenus, on peut se demander quel impact en termes de changement sur les universités. Est-ce que cela peut avoir un impact sur l’implication des enseignants/chercheurs (autre que ceux directement impliqués) pour innover dans leurs enseignements ? En tout cas, à la lecture des résumés de ces projets on ne voir pas apparaître clairement l’impact de ce coté. Il serait intéressant de publier les dossiers et de partager les analyses des reçus.

Quel est ainsi le levier de ces projets sur l’enseignement supérieur ? Sera-t-il notable ou est ce du saupoudrage comme certains le pensent ? Ou est-ce une manière de mettre les pratiques d’enseignement dans une démarche d’appels à projets généralisée comme c’est déjà le cas pour les pratiques de recherche ?

L’avenir nous le dira.

 

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