Et si l’ENT, les réseaux sociaux et les tablettes étaient 3 facettes d’un même système d’apprentissage ?

À Ludovia en 2011, les promoteurs de l’ENT et ceux des réseaux sociaux s’opposaient ouvertement dans les débats. Les retours sur la tablette numérique semblaient plus consensuels, avec le bémol que ce n’est jamais que l’équipement de l’année, et donc vu comme anecdotique par certains, et comme révolutionnaire par ceux qui les ont testé.

Mais de fait, on peut se poser la question si ces oppositions ne sont pas stériles du fait que les opposants ne parlent pas vraiment la même langue, ou du moins n’abordent pas le problème avec le même angle. L’opposition vient alors plutôt que chacun voit son point de vue comme exclusif plutôt que comme complémentaires dans le débat. Revenons-y plutôt.

Derrière l’ENT se cachent avant tout des préoccupation d’organisation, de mise à disposition, de sécurité des jeunes et des données :

  • Organisation dans le sens où il est nécessaire que tous les participants à un établissement (élèves, enseignants, administratifs, parents …) puissent partager des informations dans des cadres clairs (la classe, le niveau, l’établissement, …). Cette contrainte est tout à fait légitime. Les problèmes peuvent venir de la traduction de celle-ci dans l’architecture informatique, qui est pensée comme unique, et donc imposée à tous. Cette architecture est de plus basée sur des techniques qui ne permettent pas de s’intégrer facilement avec d’autres services d’internet, que les tenants des ENT cherchent du coup à rejeter pour conserver l’intégrité d’un système d’information trop fermé ;
  • Mise à disposition d’outils pour l’enseignant pour lui permettre de proposer des compléments en ligne et de ressources « choisies » pour les élèves. Là encore, la mise à disposition d’outils est intéressante et peut convenir à des enseignants qui démarrent, mais de là à chercher à l’imposer comme exclusif il y a un pas qui ne devrait pas être franchi mais qui l’est trop souvent. Proposer des ressources, parce qu’elles sont intéressantes, parce qu’elles permettent aux élèves d’apprendre, parce qu’elles facilitent le travail de l’enseignant, c’est parfait. Ne pas envisager que celles-ci puissent être complétées serait nier la liberté pédagogique de l’enseignant., ou ne pas permettre l’évolution du système vers d’autres ressources plus pertinentes ou plus simples d’utilisation ;
  • La sécurité des jeunes est un problème légal. Il faut donc s’assurer que les élèves (mineurs) ne puissent pas être exposés à un risque pendant leur temps de classe. Il y va de la responsabilité des adultes de l’établissement (principal, enseignants…) C’est un argument fort qui ne peut être nié. Simplement, la manière d’aborder des risques varient dans les établissements. On apprend à l’école à manipuler un vélo, on passe son ASSR (attestation scolaire de sécurité routière) évaluée par des gens extérieurs à l’établissement et habilités (gendarmes, policiers…), on découvre les gestes de premiers secours. Le risque d’exposition des enfants sur Internet est encore mal compris donc non pris en charge, même s’il est avéré qu’ils utiliseront cet outil en dehors du temps de classe. Il s’agit donc que les adultes du collège comprennent mieux de quoi il est question et que les élèves soient formés. Malheureusement les premières expériences semblent avoir été malheureuses.

Coté réseaux sociaux, il y a un point de vue de praticiens réflexifs qui cherchent à faire évoluer leurs pratiques. Ils trouvent dans ces outils (et d’autres sur le web) : des outils de support à une animation pédagogique en classe et de soutien à la motivation, cette animation pouvant servir de prétexte à former leurs élèves à la littératie numérique et à la gestion de son identité numérique, des outils pour échanger avec leurs communautés de pratique,. Par ailleurs, on y retrouve l’idée d’une liberté pédagogique, dans la recherche de solutions, dans la prise de parole. Tout ceci nécessite sans doute encore un peu de structuration pour dépasser l’expérience vécue et passer à un ensemble de d’outils pouvant être utilisés par tous :

  • Outils dans la classe. Il y a un coté nouveauté qui fait que leur utilisation est source de motivation pour l’enseignant et pour la classe. Du coup la question qui apparaît est de savoir si tout cela tiendra dans le temps, et quel est l’apport réel de l’utilisation de ces outils ;
  • former à la littératie numérique. C’est là un des éléments de réponse. Beaucoup d’études convergent sur l’importance de maitriser la diversité des sources d’informations dans notre société, sur le fait qu’il faut amener nos élèves à apprendre autrement, que l’enseignant n’est plus le seul vecteur de savoir, mais un accompagnateur ;
  • apprendre à gérer son identité numérique. C’est un autre éléments de réponse, potentiel celui-là, bien qu’intéressant. Est ce qu’une telle approche permet de développer une prise de conscience du jeune, qui lui permettra à naviguer en sécurité ? Est ce qu’une telle formation peut s’organiser dans la classe de manière sûre, systématique et mesurable ? Est ce que cela veut dire que l’on passe par une phase contrôlée puis que l’on peut envisager d’ouvrir la porte d’Internet, un peu comme le proposent les Carnets de Paris Descartes ou au cœur du même réseau social certaines parties sont privées et d’autres ouvertes ? .
  • Échanger avec sa communauté de pratiques. L’une des richesses des communautés de pratiques qui se constituent aujourd’hui sur twitter, facebook ou google plus est la diversité des gens qui y participent. C’est un des fondements des approches coopératives que de parier sur l’ouverture. Certains voudraient un réseau spécifique éducation nationale. C’est ignorer ces dynamiques, et qui en plus amèneraient à se couper de nombreuses sources pertinentes : nos amis canadiens, belges, suisses, tunisiens …., les universitaires, les praticiens d’autres obédiences, les acteurs du monde social. Bref d’une certaine manière cela revient à stériliser le débat avant même de le débuter. L’argument contraire est de dire qu’il est plus compliqué, engageant de s’investir dans les réseaux sociaux. Peut être, mais est ce plus compliqué que de s’investir dans un réseau dans lequel il n’y a que des collègues et sa hiérarchie. Quant à vouloir créer de toute pièce un autre réseau qui soit à la fois dédié et ouvert, même si c’est techniquement possible cela paraît ambitieux ;
  • La liberté pédagogique et de ton. On y revient. C’est la condition indispensable pour pouvoir avancer. Les entreprises qui mettent en place des outils de gestion de la connaissance (par exemple au travers de réseaux sociaux d’entreprise) l’ont bien compris. Il semblerait que cette culture ne soit pas actuellement possible dans les institutions éducatives qui ont au contraire renforcé leurs structures hiérarchiques ces dernières années. C’est sans doute le plus gros point sur lequel il faudrait s’accorder. Peut être le sujet d’une table ronde à Ludovia 2012 ?

Et la tablette ? Elle repose de manière pertinent la question de l’accès à l’environnement numérique (au sens large !), en permettant un accès simplifié dans et au delà de la classe. Elle est ainsi vue comme une opportunité de renouveau, comme source d’activités, et comme un problème pour s’intégrer dans la structure. Faut il en faire un équipement fermé, dédié à l’ENT ? Un équipement déconnecté qui risque alors de ne pas pouvoir être utilisé au mieux dans la classe ? Ou une plate forme qui permet de faire le lien entre l’ENT, élément structurant d’un établissement et Internet et le Web, espace de connaissances et de partage ?

Il me semble qu’un système d’apprentissage numérique acceptable par tous serait bien constitué :

  • d’un équipement pour l’élève, intégré dans son établissement et qui lui permette d’accéder à la société de la connaissance.
  • d’un environnement support venant de l’établissement pour les premiers pas, pour gérer et se retrouver ;
  • d’une ouverture plus forte sur le monde numérique, pour des apprentissages plus complets.

crédit photo : schéma de l’auteur et  Using iPad par  Kathy Cassidy licence CC-by-nc-sa

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Et si on appliquait la liberté pédagogique à la classe numérique ?

Pourquoi demande-t-on aux enseignants de choisir leurs livres de cours et pas leur environnement numérique ?

Le principe de la liberté pédagogique, c’est que les enseignants peuvent choisir les moyens pédagogiques pour que les élèves maitrisent les objectifs définis par le programme, et les compétences visées.

Cela veut notamment dire que l’enseignant peut choisir :

  • les livres de ses cours, en concertation avec ses collègues (réunis en équipes pédagogiques) ;
  • les documents complémentaires sur lesquels il fera travailler ses élèves ;
  • les outils que les élèves utiliseront pour écrire ;

Mais par contre, l’institution cherche à imposer l’Environnement Numérique (de Travail) utilisé par tous, ce qui est en complète contradiction avec le principe de liberté pédagogique.

En fait, le premier problème est que personne ne se sent en responsabilité par rapport au numérique. Il y a bien les B2i et autres C2i qui ont été mis en place, mais ils sont définis de manière transversale, il y a donc un phénomène de fuite par rapport à ces problèmes là. Du coup la seule solution vu de l’administration semble être d’obliger les enseignants à investir l’ENT. Donc pas d’alternative possible dans ce mode là.

Second problème récurrent dans les problématiques du numérique : le corps professoral, qui demande encore à être convaincu, rassuré de ses expériences précédentes, et qui a pourtant un ordinateur chez lui.

Et pour finir, l’absence d’alternative identifiée. En effet, les outils du web2.0 sont souvent vus comme des machins, et ne sont pas pressentis comme des outils possibles à part entière, et qui demandent un investissement personnels, donc des enseignants convaincus.

Pour proposer des alternatives, permettant d’exercer une liberté pédagogique, il faut sans doute développer une offre externe, visible, ayant pignon sur rue, donc de type commercial. Difficile de dégager un budget pour cela, sachant que l’institution a beaucoup investi en interne. Quelles sont les alternatives ?

  • Le développement d’un marché au travers d’établissements qui ne relèvent pas directement de l’institution, ou qui comprendraient l’intérêt de passer par un prestataire externe pour l’ENT, au même titre que l’achat des PC passe par une telle externalisation. Les logiciels comme pronote sont basés sur ce créneau ;
  • Le développement d’offres couplées livre / environnement numérique. C’est le modèle économique du Livre Scolaire, qui en s’associant avec les enseignants collaboratifs pour créer ses livres en licence libre étend son offre à des environnements numériques par classe ;
  • Le développement d’une offre associative, comme le fait Sésamath. La nécessité de financement peut ici également passer par la formule d’offre couplée livre/site ;
  • Le développement d’une offre associative qui permettrait d’appréhender l’usage des outils du web et autres réseaux sociaux publics, ou d’environnements hébergés libres. La question dans ce cas est de comment développer et rendre cette offre accessible aux enseignants.

Plusieurs questions pourraient se poser :

  • Est ce qu’une concurrence aiderait à promouvoir le numérique, ou cela aurait-il pour effet de l’enterrer ?
  • Est ce qu’une telle solution aurait un effet positif ou non pour les élèves et leurs enseignants ?
  • Est ce que cela couterait plus ou moins cher à l’institution ?
  • Est ce qu’une concurrence entre associations d’enseignants et entreprises privées est possible à terme ?
  • Est-ce que le choix de l’environnement numérique doit se faire au niveau de la classe, de l’équipe pédagogique, de l’établissement ? Et si le choix était au niveau de chaque élève pour une personnalisation de son apprentissage (en anglais on parle de PLE pour Personal Learning Environment : environnement d’apprentissage personnel )?

Le problème est bien de dynamiser l’introduction du numérique dans la classe. Cela passe par une véritable intégration de la litéracie numérique dans les programmes disciplinaires, et par une proposition d’environnements pédagogiques d’apprentissage plutôt qu’une injonction d’Espace Numérique de Travail.

crédit photo : Virtual Classroom Project Meet-Up (April 19, 2008) par teachandlearn – licence CC-by-nc-sa-2.0

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