Les UNT : des ressources sans étudiants

Les UNT, universités numériques thématiques,  sont des portails de documents pédagogiques, issus d’universités et grandes écoles françaises. Les licences des documents sont clairement indiquées et permettent en général la réutilisation, elles répondent donc stricto sensu à la notion de ressources éducatives libres.

Et pourtant, l’Université numérique ingénierie et technologie UNIT est classée 1 162 903ème site au niveau mondial (68 800 au niveau français,source alexa), coté sciences Unisciel qui intègre depuis peu un réseau social est 973 389 (FR 24 458). A titre de comparaison le site de culture scientifique de l’Inria et du Cnrs Interstices, accessible au travers d’Unisciel, est classée au rang 833 750 (FR 44 874 ?), mais un site dynamique comme Futura Sciences se hisse à la 4 681 place (FR 218).

Ces classements montrent que ces sites sont peu visités, ce qui peut pose question quand on sait que c’est une vitrine numérique de l’enseignement supérieur en France. Unisciel a ainsi organisé récemment des journées sur l’usage de sa communauté. Les vidéos sont en ligne, mais je me suis intéressé plus particulièrement au point de vue étudiant au travers de l’excellent rapport de Master de Cécile Pouliquen « Les documents numériques pédagogiques disponibles gratuitement sur Internet à destination des étudiants scientifiques. Enquête qualitative réalisée pour l’UNT Unisciel, l’Université des Sciences en Ligne »

Elle justifie parfaitement l’idée que nos étudiants « natifs du numérique », ne sont pas pour autant formés à la littératie numérique. Dans le domaine scientifique, ils utilisent principalement les ressources proposées par les enseignants, effectuent des recherche simples et font appel aux forums de discussion ou retournent par habitude sur les sites qu’il connaissent déjà. Ils ne sont pas forcément en demande de plus de numérique, ce qui conforte bien les discussions que j’ai pu avoir lors de journées au CEVPU. Ils ne sont d’ailleurs en général pas très en demande de plus d’informations, puisque la bibliothèque est pour eux une zone de calme, d’ambiance studieuse propice aux révisions, plutôt qu’un lieu d’accès à la connaissance. Accéder à un autre cours d’un autre enseignant n’est perçu que comme une charge de travail supplémentaire, ne permettant pas de mieux remplir leur objectif, à savoir réussir l’examen.

En informatique, ils fréquentent beaucoup le site du zéro (4 658 mondial, 202 français) qui semble plus correspondre à leurs besoins. Pourquoi ? Sans doute parce qu’ils couvrent des aspects techniques moins pris en charge par les enseignants, mais aussi sans doute par le caractère plus interactif du site. Cécile Pouliquen souligne la lecture sélective sur Internet des étudiants en science. Ils consultent les forums pour trouver leur question déjà posée et la réponse :

« Ce qui prime pour l’étudiant dans sa recherche d’information c’est la rapidité, l’accessibilité et la qualité de la réponse, et non pas la quantité »

Pour augmenter la fréquentation des UNT, il semble donc nécessaire qu’ils soient recommandés par les médiateurs que sont les enseignants, ou mieux intégrés à leurs cours, ce qui ne se fera pas naturellement.

Les UNT devraient plus se préoccuper des usages potentiels, par les étudiants, et par rebond par les enseignants, voire encourager des usages collaboratifs. La politique actuelle qui consiste à reverser des contenus en l’état ne sert même pas de vitrine regardée. Pour que cette vitrine soit visible, il faudrait qu’elle soit mieux référencée par les moteurs de recherche, ce qui nécessite qu’elle soit liée au reste d’Internet, par une exploitation qui fasse sens.

Quelques pistes pour améliorer tout cela :

  • proposer des lignes éditoriales : en mettant en avant des contenus, en organisant les différentes natures de contenu. Pour l’instant tout est en vrac, on ne sait même pas quel type de média on va retrouver.
  • assurer une activité par des forums, des réseaux sociaux qui soient animés par des enseignants ou des étudiants ;
  • créer une dynamique entre enseignants qui fassent que les ressources disponibles ne soient pas simplement des traces de cours qui ont déjà eu lieu, qui éventuellement n’existent plus, et qu’il est impossible de reprendre pour les améliorer ;
  • développer des activités de recherche documentaire, par une pédagogie par problèmes qui oblige les étudiants à aller chercher des documents au delà des ressources proposées par les enseignants. C’est à dire les former clairement à des usages de littératie au sens large.

Crédit photo : Le salon de lecture Jacques Kerchache (musée du Quai Branly), par Jean-Pierre Dalbéra, licence CC-by-2.0

Quelle Université Numérique ?

La semaine dernière, j’ai été contacté par la présidente de la CEVPU qui cherchait un intervenant sur l’enseignement en ligne. Demande tardive, mais que je trouve intéressante. C’est finalement assez rare d’être sollicité par des étudiants.

En y réfléchissant, et en préparant (en trop peu de temps je suis un peu débordé) quelques transparents (plutôt en regroupant des diaporamas existants), je suis retombé sur un fil conducteur assez classique mais qui me paraissait faire sens :

  • premier point : les compétences sur lesquelles on met l’accent aujourd’hui, que ce soit dans le contexte professionnel, citoyen ou étudiant, ce sont les compétences informationnelles ou littératie numérique, qui sont finalement un prérequis pour aborder l’innovation (idée que j’ai développée l’année dernière). Ces compétences n’étant malgré tout que peu naturelles pour nos jeunes de la génération Y, il est nécessaire de les intégrer dans nos cursus.
  • Partant de là, on peut regarder ce que fait l’université aujourd’hui. Et de fait, il s’y passe pas mal de choses et au final, le constat est finalement assez flatteur, même si on peut regretter que certains éléments ne vont pas assez loin. L’université donc :
    • A cherché à formaliser ces compétences au travers des divers C2i. Si ceux-ci sont perfectibles, ils ont déjà l’immense qualité de faire bouger les frontières ;
    • A généralisé les accès à des ressources au travers des ENT. Certes ils sont fermés, mais ils permettent de mettre le pied à l’étrier ;
    • multiplie les initiatives : plan Wifi, podcasts, simulations, animations en 3D à Lyon 1, e-portfolio à l’UVSQ, réseau social d’université (les carnets de Paris Descartes), pages d’universités sur Facebook, WebTV, UnivMobile
    • capitalise sur les ressources au travers des universités numériques ;
  • troisième point : les ressources sont en fait un élément stratégique pour les universités (qui sont avant tout des centres de savoirs). Lorsque l’on considère la manière d’aborder la gestion de ces ressources, on ouvre un ensemble de niveaux de coopération, qui permettent d’envisager les manières d’insérer les universités dans les réseaux numériques de la connaissance (pour reprendre la formule de H. Isaac). De pourvoyeur de connaissance, comme c’est envisagé dans les Universités Numériques Thématiques actuelles, on peut glisser vers des collaborations entre enseignants, avec les étudiants, ou vers de la co-innovation, voire de la co-création de contenus (pour plus de détails, j’ai présenté en détails l’idée aux JNUM10). L’étape ultime de ces niveaux de collaboration est sans doute l’avènement de quelque chose qui ressemblera à un campus global, dont les sites universitaires seront les empreintes physiques permettant aux étudiants d’apprendre dans un contexte global, tout en restant localisés dans un environnement propice aux échanges et à une vie sociale physique.

Comme idée pivot d’articulation, je démarre sur l’idée qu’Internet est actuellement polarisé entre deux visions : celle de la diffusion, dont Hadopi est l’instrument légal, et celle de la collaboration, dont le web2.0 est l’outil de diffusion. Cette polarisation se transfère bien à la manière dont on envisage les enseignements : cours magistral ou travail de groupe en projet. Et s’applique encore mieux à la manière dont on envisage l’insertion dans les « réseaux numériques de la connaissance », soit diffuseurs de contenus, soit participant à la construction collaborative de nouveaux savoirs. J’aime à penser que la culture profonde des universités tendrait plutôt vers le second pôle que vers la première vision qui peut être portée momentanément pour démarrer. La résistance la plus importante est peut être du coté des enseignants-chercheurs qui ont peu de raison de se préoccuper de pédagogie.

J’espère que cette ligne pourra faire démarrer le débat.

Par ailleurs, force est de constater que l’Université semble avoir fait le choix d’investir le numérique et d’avancer maintenant assez vite. Et c’est une très bonne nouvelle.

Autre point, cette présentation permet de faire le lien entre le point de vue « littératie numérique » et « ressources éducatives (libres) », ce qui me paraît une bonne chose, même si pour le coup l’Université ne semble pas en avoir pleinement conscience (peut être quelques personnes, mais ça ne se voit pas encore d’un point de vue stratégique).

Pour aller plus loin, quelques références :

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