Engager et personnaliser

Dans mon article précédent « Un horizon à 5 ans pour l’enseignement supérieur », j’essayai d’organiser les tendances prévisibles en hiérarchisant par rapport à un système d’enseignement. Je reparcours aujourd’hui le dernier rapport « Innovating Pedagogy » de l’Open University qui représente un travail remarquable d’analyse de l’évolution de la formation. Contrairement à l’Horizon Report, il est cumulatif dans le sens où il remet en perspective les travaux de l’année par rapport aux éditions précédentes. Il propose une grille de lecture sur l’ensemble des éditions qui est totalement centrée sur les apprentissages. Une des grandes questions posées par l’auteur principal Mike Sharples ces dernières années, a été de savoir quelles sont les pédagogies qui deviennent plus pertinentes quand on augmente le nombre de participants (en informatique on parle de passage à l’échelle). Une autre question est de savoir ce qu’on apprend mieux dans d’autres contextes. Une dernière bonne question est de se poser la place du corps et des émotions dans les apprentissages. Leur grille thématique sur les innovations pédagogiques est ainsi :

  • Passage à l’échelle
  • Connectivité
  • Réflexivité
  • Extension
  • Concrétisation (Embodiment)
  • Personnalisation

La dimension pédagogique est ainsi centrale. Et dans cette grille, les propositions de l’année 2015 sont concentrée autour de l’extension et de la personnalisation. Les 5 premières catégories ont pour objectif d’engager l’étudiant dans ses apprentissages. La dernière également, mais se concentre sur l’étudiant en tant qu’individu.

Par rapport au rapport américain, on retrouve des points qui sont abordés de manière différente. Le premier est la reconnaissance des apprentissages informels ou en situation. Comment valider des compétences qui sont acquises. C’est à la fois une question organisationnelle et dans certains contexte une question qui interroge l’analyse de données d’apprentissage que l’on peut réaliser. Quels parcours d’apprentissage proposer à chacun, si chacun est reconnu comme étant à un stade différent ? Comment évaluer ?

Ensuite, dans les deux rapports l’exploitation des données récoltées lors des apprentissages devient central pour personnaliser les apprentissages, pour évaluer tout au long de l’action, pour proposer des retours.

En termes de nouveaux objectifs de formation, il faut noter que le traitement des données devient central dans notre environnement. C’est une tendance lourde de la transition numérique. Certains affirment que cela change la manière de faire science, voire de comprendre notre environnement. Il est donc important de proposer des dispositifs qui permettent aux étudiants de manipuler des données. On retrouve de manière très claire ces questions dans le rapport « Innovating Pedagogy ». Cette année, c’est l’idée de faire de la science au travers de laboratoires distants, par exemple une observation réelle au travers d’un télescope distant. En 2013, le focus était fait autour des investigations citoyennes, une déclinaison des sciences participatives. Une tendance qui se dégage, est donc la récolte et l’exploitation des données par les étudiants eux-mêmes.

4780641491_2a370a0a6b_z_d

Crédit photo : Operation The Heat Is On 30 par Anonymous9000 licence CC-by

Un horizon à 5 ans pour l’enseignement supérieur

à partir du Horizon Report 2015

Educause est une association américaine qui cherche à alimenter une vision prospective de l’enseignement supérieur. Elle produit notamment en association avec NMC une série d’“Horizon Reports” sur différentes facettes de l’enseignement au sens large (y sont inclus les bibliothèques et les musées ce qui en soi est une bonne chose). Je viens de lire avec intérêt mais difficulté le rapport sur l’enseignement supérieur.

Intérêt, car le dossier est très documenté et s’appuie sur une large base d’informations et sur un travail d’expertise semble-t-il très collaboratif, qui permet de faire émerger des éléments clés. Intérêt car il met en évidence une évolution réelle des questionnements dans ce type de document autour de l’innovation dans l’enseignement supérieur.

Difficulté par contre, car la manière de présenter enjeux, tendances et développements technologiques selon des axes temporels ou de niveau de compréhension, cachent de mon point de vue des axes structurants autour de l’évolution de l’enseignement supérieur. Par ailleurs, leurs éléments en voulant devenir trop large me paraissent mélanger différentes dimensions, mais cela est peut être nécessaire pour combiner des avis d’experts venant d’horizons différents.

Le rapport est ainsi structuré autour de challenges “solubles”, “difficiles” ou “mal compris”. En “soluble”, on trouve l’association de l’apprentissage formel et informel et l’amélioration de la littératie numérique. Considérés comme difficile les modèles d’éducation alternatifs et l’apprentissage personnalisé et finalement comme “mal compris” l’équilibre entre vie connectée et déconnectée d’une part et l’enjeu de maintenir la pertinence de l’éducation.

Six tendances sont à impact à long terme (5 ans ou plus) , moyen terme (3 à 5 ans) ou court terme (1 à 2 ans). A long terme, on voit aussi bien le développement d’une culture de l’innovation que la nécessité de repenser comment les institutions fonctionnent. À moyen terme, on retrouve les idées de repenser les espaces d’apprentissage et la bascule vers des approches qui encouragent l’approfondissement de l’apprentissage. À court terme, l’accent sur la mesure de l’apprentissage et le développement de l’apprentissage mixte (numérique et présentiel) sont mis en avant.

Et pour finir, six développements technologiques sont mis à l’honneur. A court terme le BYOD, et regroupés l’analyse des données d’apprentissage et l’apprentissage adaptatif (learning analytics and adaptive learning), à moyen terme Réalité augmentée et virtuelle, makerspaces, et à long terme informatique affective et robotique.

De fait, à mon avis on perd de vue une autre grille de lecture, que j’organise selon 4 axes. L’évolution de la demande aux institutions, les innovations pédagogiques, le développement d’une infrastructure numérique, et l’organisation des institutions. Cela peut se décliner de la manière suivante :

  1. L’évolution des objectifs globaux de la formation, tant il est vrai que la culture de l’innovation ou le développement robotique changent les équilibres des formations, en mettant en avant des démarches plus créatives et l’intégration de démarches interdisciplinaires pour résoudre les problèmes complexes ;
  2. La volonté de proposer des enseignements qui engagent les étudiants : pédagogies actives, par projet, par controverse … Les ressorts qui alimentent cette volonté sont nombreux et se traduisent aujourd’hui le développement de dispositifs d’apprentissage mixte (en intégrant des ressources numériques, en proposant des dispositifs de classe inversée, en intégrant les médias sociaux …) et questionnent une meilleure reconnaissance des apprentissages extérieurs à l’institution.le développement des données en éducation.
  3. Les learning analytics ou “analyse des données d’apprentissage” font le buzz, tant la promesse d’aider à la fois l’étudiant, l’enseignant et l’institution est large. Coté étudiant, un système permettant de personnaliser l’apprentissage en comprenant mieux les mécanismes d’apprentissage, et en proposant médiation et conseil semble à nouveau à portée de main. Je dis “à nouveau” car c’est une vieille promesse de l’intelligence artificielle, souvent remise en avant, mais dont les applications sont restées jusqu’à présent limitées à des contextes particuliers. Les dernières avancées de la recherche permettent d’espérer des percées significatives, mais leur développement ne se fera pas d’ici un an. En attendant, le développement d’indicateurs va certainement être source de nombreuses discussions.

Ces trois points se renforcent mutuellement dans la remise en question de ce qu’est un curriculum, qui doit s’ouvrir pour permettre le choix, l’adaptation, que ce soit pour encourager créativité et interdisciplinarité, pour maintenir la motivation, pour prendre en compte les apprentissages extérieurs, ou pour permettre une personnalisation de l’apprentissage en fonction de facteurs d’efficacité. Dans un contexte d’apprentissage plus ouvert et de ressources abondantes, la notion de curriculum risque fort d’éclater. C’est un point implicite, mais auquel il me paraît important de donner toute sa place.

Derrière ces évolutions, se posent plusieurs questions ou challenges, que ce soit l’évolution du personnel, corps professoral en tête, ou l’équilibre entre apprentissage formel et informel, connecté et déconnecté. Cette dernière préoccupation est renforcée par les questions autour de l’éthique des données d’apprentissage.

Changement dans les objectifs globaux, éclatement de la notion de curriculum, pilotage par les données renforcé, induisent le quatrième élément de ma grille de lecture :

  1. L’évolution de l’organisation des institutions d’enseignement. Le rapport met bien en avant le fait que des nouvelles offres de formation apparaissent, que ce soient des formations d’excellence comme Minerva, des formations dédiés aux métiers techniques (informatique en tête), ou le développement d’une offre en ligne. Notons que ces offres sont souvent portées par des nouveaux acteurs ou des outsiders de l’enseignement supérieur.
    Plus pragmatique dans les institutions, la tendance est effectivement à revisiter les espaces d’apprentissage, ce qui intègre au niveau technologique effectivement d’intégrer une démarche BYOD (tant pour des questions d’évolution des usages plus systématique de la technologie, que pour mieux entrelacer apprentissage formel et informel), et de développer des Makerspace, pour encourager une culture du Do-It-Yourself en phase avec la culture d’innovation actuelle.
    Au final, a minima se pose la question de l’évolution des modes de fonctionnement des institutions actuelles, a maxima la place de l’éducation dans notre société.

Ma difficulté vient également sans doute que la priorité des enjeux, ou la temporalité des tendances n’est sans doute pas la même dans une école d’ingénieurs comme Télécom Bretagne, sans doute globalement en France.

En bonus, une infogrkeyissues2016_finalaphie de Educause mettant en avant les points clés pour 2016. (licence CC-by-NC-ND)

Internet du Futur

Dans le cadre d’une réflexion sur l’Internet du futur proposée par le gouvernement, mon laboratoire se penchera sur le sujet au cours de son prochain séminaire. Cette réflexion semble déjà bien engagée si l’on consulte un peu le questionnaire et son document d’accompagnement. On peut d’ailleurs légitimement se demander à qui s’adresse la consultation publique vu le genre de questions posées (Présentez les équipes et moyens que vous dédiez (ou pensez dédier à court et moyen terme) à chacun des thèmes liés à l’Internet du Futur et compléter autant que de besoin le tableau présent à l’Annexe 1. Quels sont, pour votre entité, les thèmes prioritaires ? ou Quelle part consacrez-vous à la recherche incrémentale et à la recherche disruptive sur ce sujet ?). Il serait sympathique de le préciser …. en tout cas ce ne semble pas être dédié au citoyen de base, ni même au chercheur de base.

Bon, malgré tout je peux répondre à la question 1. La suite se fera à un niveau plus haut que le mien. Allons-y en vue de ce prochain séminaire :

A l’horizon 2015-2020, quels sont les principaux nouveaux services, usages et applications qui viendront redéfinir le fonctionnement et l’utilisation de l’Internet dans vos domaines d’activité ?

Une intégration de la dimension numérique (données actuelles et du cycle de vie) dans les objets du quotidien (internet des objets) couplée avec une généralisation de la gestion des liens entre entités et information (web sémantique) introduit une version intégralement distribué des l’information (pair à pair). Une généralisation de l’accès et de la production d’information

Cette extension va amplifier la possibilité de mieux comprendre notre environnement et comment développer de nouveaux systèmes, de collaborer et d’apprendre !

en tant qu’enseignant en école d’ingénieurs, cela va changer notre manière d’aborder le monde et la formation.

Quel peut-être l’impact économique de ces évolutions ?

Comme le souligne le site de préparation d’Autrans 2010, entre autres : il va être nécessaire de redéfinir totalement les modèles économiques. Cela est par ailleurs indispensable pour pouvoir repenser notre rapport au monde et donc pouvoir répondre aux défis du développement durable.

Quelles opportunités et quels risques anticipez-vous dans le cadre de vos activités ?

Opportunités : pouvoir permettre une meilleure appropriation de notre environnement qui permette une revalorisation intellectuelle du métier d’ingénieur. Permettre un engagement de nos élèves dans leur formation et dans leur compréhension des problèmes.

Risques : un éclatement des institutions d’enseignement et du rôle de l’enseignant, diluant et réduisant l’accompagnement à la maturité intellectuelle des jeunes. Ce risque est d’autant plus important que l’éducation nationale (dont je ne fais pas partie) ne s’approprie que trop peu Internet et qu’au contraire elle se sanctuarise.

Dans ce contexte, quels facteurs auront le plus d’impact dans la redéfinition de l’Internet et de son architecture ?

L’important est de permettre un accès le plus libre et le plus transparent possible aux données pour permettre la formation, l’appropriation et l’amélioration de tous les champs de connaissance.

Quelles éventuelles nouvelles formes celle-ci peut-elle prendre ? Quels sont les verrous à lever ?

Celle-ci se rapporte à quoi : architecture ? Les 2 extrèmes sont Pair à pair ou centralisée.  Le risque est de tendre vers le pôle centralisé, l’opportunité est de tendre vers la plus grande répartition possible

Verrous à lever :

  • la confusion entre pirate (usage) et technique (partage et lien entre ordinateurs) : cela au niveau juridique et par ricochet au niveau opérateur
  • l’autonomie des équipements (adaptation dynamique, reconfiguration ,évolution …)
  • la rapidité d’accès à l’information
  • la gestion de la redondance et la synchronisation
  • l’interopérabilité


%d blogueurs aiment cette page :