L’université du XXIème siècle par les auteurs de Wikinomics

Don Tapscott et Anthony D. Williams proposent un modèle innovant pour les universités du XXIème siècle. L’innovation vient sans doute dans l’organisation claire de cette université revisitée plutôt que dans les idées prises individuellement. Mais cette structuration est plutôt riche.

Comme cet article est malheureusement copyrighté, nous nous contenterons d’en résumer les points essentiels, plutôt que d’en faire une traduction.

L'université, un vieux modèle en silos ?

Première idée : tout comme les encyclopédies, les journaux, les musiques, les cours vont devenir des objets sans valeur intrinsèque. Les universités qui font payer cher pour autoriser à suivre un amphi bondé ne pourront pas le faire longtemps.

La valeur ajoutée d’une institution est donc dans sa pédagogie, ce qui pour une université passe par un apprentissage collaboratif et par une production de connaissance collaborative. La personnalisation, l’accompagnement, le travail en groupe basé sur des problèmes, projets … dans des institutions à taille humaine sont donc des institutions qui peuvent survivre, mais cette dimension s’inscrira dans une dimension réseau qui permettra aux élèves de pouvoir s’inscrire aux meilleurs enseignements dans les établissements partenaires.

Pour nos auteurs, l’apprentissage collaboratif est social, englobe la découverte, est orienté apprenant et permet d’avancer à son rythme. Ils reprennent l’idée de la construction d’une séance de cours basée sur les questions des élèves, et donc un enseignement juste à temps.

Là où cela devient intéressant,c’est quand ils parlent de l’ouverture de l’université, qui basée sur le mouvement de liberté d’accès aux contenus, permettra l’avènement d’une meta-université globale sur les connaissances, ou ce qu’ils appellent un réseau global pour le supérieur. Ils proposent 5 niveaux pour ce réseau :

  1. échange de contenus. Il s’agit simplement de mettre à disposition des contenus. Cela représente néanmoins un changement important dans le supérieur, où chaque professeur est encouragé à l’originalité dans son cours, ce qui limite clairement l’accès à des ressources numériques. L’idée de ce niveau est donc de casser l’isolement des différents enseignants en leur permettant de réutiliser, de diffuser des contenus. Le projet emblématique à ce niveau est l’OpenCourseWare lancé par le MIT.
  2. collaboration sur les contenus. L’idée est qu’au delà de la mise à disposition, il sera possible de comparer les mises en œuvre, d’échanger sur les pratiques … Pour cela, il faudra développer un réseau social des enseignants du supérieur.
  3. co-innovation sur les contenus. Au delà du partage et de la collaboration, au niveau suivant s’envisage la co-création de contenu. Celle-ci peut s’envisager entre enseignants ou mieux avec les étudiants, un cours pouvant se dérouler sur une co-création, par exemple autour d’un wiki. La wikiversité, au niveau construction d’enseignement et les wikibooks, au niveau de la cocréation de contenus constituent des plate-formes permettant ce type de coopérations.
  4. co-création de connaissances. Dans un réseau universitaire global la collaboration dans la recherche, la création, la communication et l’exploitation de nouvelles connaissances peut adopter un processus plus dynamique qu’actuellement, permettant d’assurer les revues par les pairs de manière différente de celle prônée par les journaux scientifiques. Curieusement nos auteurs ne semblent pas connaître le mouvement de « science 2.0 ».
  5. Apprentissage collaboratif global. Dans un réseau ouvert, il n’y a pas de raison qu’un étudiant ne puisse s’inscrire au cours de son choix de n’importe quelle institution. La notion d’inscription à une institution, en tant que telle, n’aurait plus vraiment de sens. Il est possible de se construire ainsi son parcours dans le sillabus mondial. L’apprentissage se faisant ensuite dans des environnements en ligne pour découvrir, apprendre et produire de la connaissance en tant qu’individus connectés et résaux collectifs. Ainsi l’université du XXIème siècle serait un réseau et un écosystème et non plus des tours isolées.

Les auteurs remettent ensuite en question la valeur des crédits et diplômes dans un tel contexte, ainsi que l’intérêt du campus s’il ne s’accompagne pas d’une réelle expérience humaine.

Pour permettre à l’université de réinventer les auteurs proposent les étapes suivantes :

  • Adopter l’apprentissage collaboratif comme modèle pédagogique central ;
  • Lancer ce réseau global pour l’apprentissage dans le supérieur en vue de produire collaborativement des contenus et des connaissances ;
  • Définir des modèles de collaboration et de revenus entre universités pour casser l’effet silo, par exemple en se construisant autour de l’idée d’une institution première et de réseaux d’échanges ;
  • Changer les systèmes d’incitation pour récompenser l’enseignement et non pas seulement la recherche ;
  • Construire l’infrastructure correspondante

A prendre en compte dans cet article : ce ne sont pas des barbus du logiciel libre qui tiennent ce discours, mais bien des hérauts d’une nouvelle économie, ce qui peut donner une force nouvelle à ces idées.

Joli programme en tout cas. Y’a plus qu’à !

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Quel socle de connaissances (informatiques) pour l’ingénieur STIC de demain ?

C’est la question que se pose Telecom ParisTech (TPT) au démarrage de sa prochaine réforme de l’enseignement (le dernier ajustement remonte à 10 ans). Pour alimenter la réflexion, TPT organise une série de conférences dans lesquelles elle convie quelques sommités. Grands témoins selon la terminologie utilisée dans l’introduction La première posait donc la question : « Quel socle de connaissances pour l’ingénieur STIC de demain ? ». Cinq grands noms donc pour nous éclairer.

  • Jeannette M. Wing (Prof. Carnegie Mellon) nous a parlé de « Computational Thinking » (en français ici) qu’elle définit comme le processus d’abstraction. Son discours a porté principalement sur l’influence de l’informatique sur les autres disciplines (biologie, mécanique …) et sur l’importance d’enseigner l’informatique au plus tôt (dès le collège, voire avant) en introduisant les notions principales dès que les enfants sont en mesure de les aborder. Il s’agit, selon elle, d’une compétence fondamentale du XXIème siècle.
  • François Bourdoncle (Pdt Exalead) nous propose une vision d’un recruteur, dans laquelle il insiste sur l’importance de l’abstraction pour former des architectes, faisant les bons choix, des gens capables d’organiser un développement, de maitriser les aspect génie logiciel. Dans le contexte d’Internet (son coeur de métier), la théorie des graphes, la concurrence (le parallélisme), le passage à l’échelle sont des concepts clés ;
  • Serge Abiteboul (DR Inria) a le point de vue d’un ancien élève de TPT, devenu chercheur par goût. Sur l’informatique, il fait remarquer que le terme est flou (informatique == rayon de supermarché), que pour lui il s’agit d’abstraction et de rigueur. De plus, pour maitriser il faut du temps, travailler sur des vrais problèmes et à plusieurs. Ceci peut justifier d’aller jusqu’au PhD.  Il nous éclaire aussi sur ce qui peut faire choisir le domaine informatique : pour changer la société , pour créer de nouvelles entreprises, parce que c’est amusant, parce que cela permet de faire autre chose que des maths financières ;
  • Gérard Berry (on ne le présente plus) insiste sur le fait qu’il faut former tout le monde (et donc aussi les décideurs, les politiques) au bon sens informatique, qu’il est nécessaire de s’adapter à la façon de penser de l’autre, en tant qu’enseignant pour faire comprendre les concepts de l’informatique, en tant qu’informaticien pour se faire comprendre et pour pouvoir comprendre les besoins des autres. Il nous montre comment à son avis présenter les notions fondamentales de l’informatique en nous renvoyant vers les cours qu’il a donné au Collège de France, qu’il nous propose de réutiliser. Pour lui les cours se partagent, les vidéos servent de support, cela fait partie des évolutions permises par la numérisation, applicables à l’enseignement.
  • Joseph Sifakis nous parle de système embarqué, insiste sur l’importance des modèles, de l’approche système (propriétés et nécessité de gérer plusieurs niveaux d’abstraction) et de l’approche multidisciplinaire.

Toutes ces personnes ont une vision très large du domaine informatique, intégrant « computer science », communication, automatique, traitement du signal, robotique. En bref, tout ce qui est traitement programmable, ce qui intègre donc également l’électronique numérique. Cette vue large n’est à mon avis pas du tout intégrée au sein de l’Institut Télécom.

Pour plus de détails Annie Gravey a pris des notes sous forme de MindMap :

Tous insistent sur la nécessité de rigueur, d’abstraction, de travail en groupe, d’aborder de vrais problèmes. Tout cela s’articule autour de la notion de projet (que l’on traduira en termes informatique par génie logiciel ?) et d’approche système (et de passage à différents niveaux d’abstraction des systèmes).

Jeannette M. Wing et Gérard Berry nous rappellent douloureusement le manque de formation à l’informatique, même en tant qu’outil (bien que eux parlent de formation à la science informatique) dans l’éducation française. Il y a là un vrai chantier dormant, qui se combine avec la nécessité de revaloriser les sciences auprès de nos jeunes.

Gérard Berry nomme le concept de schéma mental. Il est intéressant de constater qu’entre un Bourdoncle, gourou de l’Internet et un Sifakis, champion des systèmes critiques, ce schéma diffère sensiblement. Et nos élèves peuvent potentiellement travailler dans ces domaines, et bien d’autres. Pour moi, cela signifie qu’il est préférable de permettre à nos élèves de se construire leur schéma (qui peut/doit être varié) plutôt que de chercher à couvrir tous les aspects de notre discipline.

Quant au « cœur » des connaissances en informatique, seul Berry donne une liste : que veut dire numériser (son, image …), quels sont les paradigmes du calcul (lambda calcul, séquentiel, les différents parallélismes), fondements des raisonnements sur les programmes (actuellement les algorithmes aléatoires). Il est d’ailleurs le seul à oser le faire, pour les autres cela dépend.

Finalement, ce sont bien les compétences transverses : gérer un projet, les approches systèmes pouvoir comprendre les usages, pouvoir communiquer, avoir du plaisir à apprendre et apprendre à apprendre qui sont les éléments qui font le plus consensus en termes de besoins. Tous ces aspects sont forcément à intégrer dans une formation au XXIème siècle.

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