L’impact de l’IA sur l’éducation

L’Intelligence Artificielle est de tous les sujets, l’éducation n’y échappe donc évidemment pas. Cela a donné lieu à des essais très manichéens comme la « guerre des intelligences », mais aussi à des rapports prospectifs plus scientifiques. Citons Intelligence Unleashed proposé par le Knowledge Lab de l’UCL (Londres) en 2017 qui nous rappelle que l’IA en éducation a déjà une longue histoire et qui propose de nombreuses pistes pour résoudre un certain nombre de problèmes en éducation. Citons également le rapport récent d’orientation pour la commission européenne « The Impact of AI on Learning, Teaching, and Education » par Ilkka Tuomi qui reprend des éléments du premier avec une vision plus globale.

Premier point sur lequel il convient de s’arrêter, l’IA est à la fois un vecteur de transformation de la société et du travail, donc qui influe sur les objectifs des formations, et un moyen pour faire évoluer les pratiques d’éducation. Cette idée n’est pas foncièrement neuve, tant cette double tension est portée depuis longtemps par l’évolution des technologies numériques, l’IA n’étant qu’une d’entre elles.

Il y a donc, comme d’habitude, quatre facettes :

  1. En quoi cette nouvelle avancée technologique a un impact sur les compétences numériques (ou littéracie numérique) ? Ces fameuses compétences numériques me semblent évoluer bien vite, et leur définition avoir souvent un train de retard. L’IA pose sans doute de manière plus accrue la question de travailler en interaction avec les technologies numériques ;
  2. En quoi cela modifie l’enseignement de l’informatique ? L’IA telle que revisitée aujourd’hui est une avancée issue de ce que l’on appelait il y a peu les « Big Data ». Notons également que l’enseignement de l’IA dans les écoles d’ingénieurs existe depuis 40 ans.
  3. Quelles sont les questions d’impact soulevées par ces avancées ? En effet, les questions d’impact économique, d’évolution des métiers, d’exploitation de données personnelles, de contrôle, de surveillance, dite généralisée, d’évolution de nos comportements, liées au numérique, sont devenus centrales dans nos sociétés, bien qu’imparfaitement débattues.
  4. Qu’est ce qui devient possible qu’on ne pouvait pas faire avant ?

C’est sur les deux derniers points que se focalisent ces rapports, avec une dimension prospective.

Sur les questions d’impact, deux aspects apparaissent centraux et quelque part liés, la question de la personnalisation d’une part et l’évolution des métiers d’autre part.

La personnalisation est effectivement centrale en IA, en permettant de mettre en place des classifications d’utilisateurs et de faire de la recommandation. Cela est déjà utilisé depuis longtemps en éducation pour des systèmes de tuteurs intelligents, qui pour l’instant sont cantonnés dans des domaines très précis (exercices de mathématiques principalement). Si cela peut aider à proposer des diagnostics, à aider dans une progression, la personnalisation ne doit pas réduire la capacité de choix et d’action des apprenants. C’est toute la question entre guidage et accompagnement qui se pose ici. Les deux coexistent dans une formation et doivent viser à terme à permettre à l’apprenant de développer son autonomie et sa capacité d’action. C’est une crainte très nettement exprimée par Ilkka Tuomi qui fait remarquer que des développements de systèmes pourraient renforcer ce qu’il considère comme étant de mauvaises pratiques de contrôle des apprentissages. Le risque étant selon lui renforcé qu’il existe à la fois des tenants de pratiques dépassées dans le système, et des développeurs de solutions non épaulés par des experts de l’éducation pouvant développer des solutions basées sur des préconceptions issues de l’expérience de ces développeurs.

La question de l’évolution des métiers, du fait de la généralisation de l’IA renforce cette tension, que l’on retrouve dans certains débats publics sur l’évolution de la formation première. En effet l’automatisation prévisible des tâches et le renouvellement des métiers qui y est attachée impose de plus grandes capacités d’analyse, de capacité de jugement, de créativité, d’adaptation des personnes. Cela renforcerait l’importance des matières favorisant ces capacités, qui seraient ce que les américains appellent les « liberal arts », les matières plus littéraires et culturelles. Ces matières doivent néanmoins intégrer le plein usage des outils numériques actuels, on est donc bien dans une démarche de type humanités numériques. Les approches de pédagogies de type « apprendre par la recherche telles que défendues par François Taddéi notamment (voir son dernier livre « Apprendre au XXIème siècle » ou ses nombreuses autres productions sur le sujet).

La question de l’évolution de l’éducation est d’autant plus importante que si l’impact de l’IA sur l’emploi est aussi important que certains le prévoient, et même s’il est moins important que prévu, l’impact au niveau social sera probablement considérable. Et le prix humain correspondant n’est ni souhaitable, ni acceptable, ni sans doute soutenable dans le contexte actuel.

Parmi les possibles qui sont avancés, c’est cette interaction entre humains et IA qui semble centrale :

  • Cette capacité de remplacement sur de nombreuses tâches que possède l’IA pose la question de collaboration entre humain et machine.
  • La capacité d’analyse, voire de tutorat, qui peut s’incarner au travers de robots ou simplement par la voix doit permettre un accompagnement du développement de l’humain. Dans un environnement d’apprentissage, cela doit permettre de l’adapter à l’apprenant. Si le contrôle de l’humain par la machine semble possible dans l’industrie, il est inenvisageable dans une perspective d’éducation.
  • Dans la même veine, la question de l’évaluation peut être complètement repensée, en favorisant l’évaluation formative, et le suivi du développement des compétences.
  • L’intelligence artificielle peut également un support dans le cadre du travail collaboratif, ou en permettant de rendre des environnements virtuels plus interactifs, par exemple en proposant des personnages plus réalistes.
  • L’analyse de données (les learning analytics) peut également s’appuyer sur des techniques d’IA pour proposer des analyses et autres prédictions plus pertinentes pour accompagner enseignants, et décideurs.
  • D’autres types d’analyses peuvent également être envisagées comme le diagnostic de handicaps (autisme, dyslexie …)

Une des questions qui se posent plus précisément dans le cadre de l’IA et de l’éducation est la capacité d’une IA à expliquer, voire à argumenter ses choix, ses propositions. En effet, dans un cadre d’apprentissage, les explications sont indispensables pour que l’apprenant comprenne et accepte une suggestion. Nous avons ici un axes particulier de recherche.

Par rapport aux annonces liées aux technologies précédentes, nous pouvons voir deux différences principales, l’avancée technologique qu’est l’IA ne se décline pas directement par des outils utilisés par le grand public (traitement de textes, moteurs de recherche, montage vidéo, blogs, …) qui peuvent être réinvestis directement en classe. Peut être la traduction automatique, ou la reconnaissance vocale seront ces technologies, mais on est actuellement encore dans une « promesse », plutôt que dans des usages généralisés. Par ailleurs, l’IA se positionne comme aide à l’apprentissage. On parle de libérer l(es)’intelligence(s). Mais pour cela il y a un prérequis qui est la récolte de données d’apprentissage, donc personnelles, d’autant plus personnelles qu’il s’agit de l’analyse de vos capacités, voire de vos émotions.

Une des difficultés majeures pour développer des solutions basées sur des techniques d’IA est en effet de disposer de larges ensembles de données. Pour ne pas enfermer ces ensembles dans des monopoles privés, Ilkka Tuomi suggère que les personnes contribuent volontairement en direction de plateformes dédiées. On pourrait imaginer un projet analogue au projet Common Voice proposé par Mozilla pour développer des assistants vocaux. Une autre approche (sans doute complémentaire) pourrait être de permettre aux apprenants de disposer et de gérer leurs propres données, comme nous l’explorons dans le projet Sedela.

 

Ilkka Tuomi rappelle dans sa conclusion que les concepts fondamentaux à développer en l’éducation sont l’agentivité, la responsabilité, l’identité, la liberté et les capacités humaines, et que l’IA pourrait limiter l’agentivité si développée de manière incorrecte. Quant on voit les développements actuels dans le numérique grand public, on se doit effectivement rappeler ces fondamentaux.

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Crédit photo Disenchantment Space / Atsushi Tadokoro (JP) par Ars Electronica licence CC-by-nc-nd

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Conception participative de tableaux de bord d’apprentissage

Depuis trois ans, je participe à un projet de recherche d’observatoire autour des learning analytics. L’objectif central du projet est de capitaliser sur les différentes maillons constituant la chaîne permettant de produire des résultats utilisables. Dans le lot « tableaux de bord », nous avons à organiser la visualisation de ces résultats. Et pour cela nous avons besoin d’aller à la rencontre des utilisateurs pour construire avec eux la visualisation qui leur semble la plus pertinente. Nous avons donc développé un kit, un peu sur le modèle du Business Model Canvas, avec des cartes, pour encourager les utilisateurs à expliciter leur tableau de bord d’apprentissage rêvé.

Les learning analytics, ou comment exploiter et partager les données d’apprentissages, est pour l’instant plutôt un domaine de recherche, certes fertile, mais dont la plupart des applications restent à écrire. De multiples pistes sont explorées, pour prédire des comportements (comme l’abandon des dans les MOOC), pour rendre visible les apprentissage, pour accompagner la personnalisation …. et de nombreuses questions sont soulevées autour de l’éthique et du droit notamment. Hugues Labarthe a produit un bon rapport pour en comprendre les principaux enjeux. Les potentiels utilisateurs voient parfois un tableau de bord d’apprentissage dans un MOOC, ou sur une plateforme d’apprentissage que ce soit Moodle, la khan academy ou d’autres, mais ces tableaux restent souvent basiques, et ne permettent pas aux utilisateurs de répondre forcément à leurs besoins.

Ces utilisateurs sont d’ailleurs variés. On pense d’abord à l’enseignant ou à l’apprenant, qui n’ont déjà pas le même besoin (l’un veut accompagner ses élèves/étudiants/apprenants, l’autre veut savoir où il en est et peut être quoi faire), mais de nombreux utilisateurs potentiels existent (responsable de formation, inspecteur, ingénieur ou conseiller pédagogique, chef d’établissement, ministre …) qui ont chacun des besoins d’observation différents liés à leur domaine de décision et d’action. D’autres facteurs peuvent influer la forme que va prendre ce tableau de bord, et on s’aperçoit qu’il n’existe pas un tableau de bord qui réponde à tout, mais bien au contraire un besoin différent dans chaque cas où l’on a besoin d’un tel retour du système avec lequel on apprend.

Il faut donc bien établir avec ces différents utilisateurs les tableaux qui leur permettront d’agir. D’une part, il semble qu’on ne leur ait pas souvent posé la question, d’autre part il semble qu’ils n’aient pas trop l’habitude de dessiner de tels tableaux de bord. Des ateliers de conception sont donc des bonnes occasions à la fois de recueillir les besoins des utilisateurs et de leur permettre de s’approprier ces nouveaux outils que sont les tableaux de bord. S’ils sont participatifs, ils en seront d’autant plus dynamiques et vecteurs de solutions intéressantes.

Nous avons donc proposé un kit de conception participative de tableaux de bord d’apprentissage, qui contient :

  • un plateau pour qualifier le tableau de bord d’apprentissages ;
  • des plateaux pour dessiner l’organisation de tableaux de bord ;
  • des cartes pour accompagner la réflexion ;
  • un mode d’emploi pour animer un tel atelier.

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Pour ceux qui sont intéressé sur le comment a été construit ce kit, nous avons publié un article scientifique sur le sujet à la conférence IHM2018. Pour ceux qui voudraient l’utiliser, voire le modifier, pas de problème, c’est publié sous licence CC-by-SA. Nous sommes preneurs d’un petit mail, pour nous tenir au courant, voire pour nous envoyer des photos de vos résultats.

Les premiers utilisateurs ont été actifs et enthousiastes à un point qui nous a un peu étonné. D’autres ateliers sont en cours de préparation. Bref, une fois de plus les acteurs de l’éducation sont super actifs quand on les met en action et qu’on leur permet de s’exprimer.

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Ce petit kit semble bien fonctionner. S’il peut servir, tant mieux. S’il peut servir de base à une formation d’appropriation des learning analytics, nous serons allés plus loin que nos objectifs. En tout cas, il reste du travail, tant sur la question de fournir des tableaux de bord d’apprentissage pertinents que sur le développement et l’appropriation des usages. À suivre donc.

Personnalisation pour l’apprentissage en environnement numérique, de quoi parle-t-on ?

Quand on parle de personnalisation des apprentissages dans les environnements numériques, nombreux sont ceux qui ne voient que l’affichage d’une information adaptée, ou la recommandation de ressources, en fonction d’informations collectées sur l’apprenant, sur le mode « si vous avez compris ceci, vous voudrez probablement apprendre cela ». De fait la notion de personnalisation est bien plus large que cela et les modalités de personnalisation plus variées. Si elle peut effectivement se décliner sous forme d’aide au choix, elle peut-être vue comme support à la motivation, à l’autonomisation … Cette personnalisation peut s’articuler entre actions humaines et actions gérées par l’informatique.

[Fitzgerald et al. 2017] proposent un framework pour identifier les différentes dimensions/aspects de la personnalisation en environnement numérique d’apprentissage. Ce cadre se décompose en 6 dimensions.

Qu’est ce qui est personnalisé ?

  • Contenu

  • Évaluation

  • Stratégie d’enseignement ou d’apprentissage

  • Choix de l’apprenant

  • Choix de l’enseignant

Types d’apprentissage

  • Formel (obligatoire, primaire, secondaire, supérieur …

  • Non-formel

  • Informel

Caractéristiques personnelles de l’apprenant

  • Démographique (age, …)

  • Connaissances préalables (basé sur des évaluations récentes)

  • auto-évaluation (par l’apprenant ou l’enseignant)

  • Intérêt affiché ou pertinence personnelle

  • Préférences de mode d’apprentissage (en ligne, en groupe, cours du soir …)

  • Niveau d’engagement/motivation et auto-régulation

Qui/quoi réalise la personnalisation

  • Apprenant

  • Enseignant

  • Pair

  • Logiciel/algorithme

Comment s’effectue la personnalisation ?

  • Appariement par nom

  • Description personnelle

  • Segmentation de publication

  • Basé sur les modes cognitifs

  • Personne entière (inclut motivation et émotion)

Impact / bénéficiaires

  • Apprenant

  • Enseignant

  • Concepteur de formations

  • école/institution

  • gouvernemental (local ou national)

  • Entité commerciale (développeur de logiciel, par exemple)

 

[Fitgerald et al. 2017] peuvent ainsi catégoriser divers systèmes, considérer leurs différents niveaux d’action dans le processus d’apprentissage, et proposer des pistes de recherche/amélioration. Sont ainsi déclinés : les systèmes de tuteurs intelligents (ITS) et les hypermedia adaptatifs, les évaluations adaptatives, des systèmes d’apprentissage par investigation, des jeux sérieux ou des livres personnalisés. Les learning analytics sont également invoqués, ce qui permet d’introduire des approches basées sur l’émotion, mais la catégorie semble trop large, ce qui est normal puisqu’il s’agit quasiment d’une discipline, plutôt qu’une classe de systèmes.

[Bejaoui et al. 2017] proposent également un cadre d’analyse de la personnalisation de l’apprentissage, centré sur les MOOC. Il vise à permettre l’analyse de la personnalisation de tels cours. Ils positionnent la personnalisation dans le cadre de la pédagogie ouverte, pour soutenir l’apprenant dans l’autogestion de sa démarche d’apprentissage. Le développement d’un espace personnel d’apprentissage, la mise à disposition d’outils d’auto-diagnostic de ses compétences, de planification du travail, d’e-portfolio sont présentés comme des supports à la personnalisation. Ils postulent qu’une personnalisation faite par l’acteur lui même est de degré plus élevé que si elle est faite par un agent externe (§3.2.1). Focalisé sur un dispositif particulier, ils approfondissent les dimensions internes de la personnalisation du dispositif (ce qui est personnalisé, par qui, de quelle manière).

Ces deux articles permettent de positionner un cadre élargi de la personnalisation dans les environnements numérique d’apprentissage, ou EIAH.

Jutta Treviranus a donné une conférence à Nantes titrée « Smarter sytems include the Margins ». Directrice d’un laboratoire de recherche sur le design inclusif à Toronto, elle nous alerte sur la nécessité de développer des systèmes qui s’adaptent à tous les publics, insistant sur la prise en compte de tous types de différences. Si cela inclut ce que nous appelons handicaps, sa vision est plus large que cela. Par ailleurs, pour elle la personnalisation n’est pas simplement de permettre de trouver la « bonne » ressource ou d’encourager le « bon » comportement, mais au contraire d’encourager la diversité, l’exploration de voies différentes. Rappelons ici que l’un des enjeux de la formation aujourd’hui est d’encourager la créativité et les profils innovants.

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[Bejaoui et al. 2017] Rim BEJAOUI, Gilbert PAQUETTE, Josianne BASQUE et France HENRI, Cadre d’analyse de la personnalisation de l’apprentissage dans les cours en ligne ouverts et massifs (CLOM), Revue STICEF, Volume 24, numéro 2, 2017, DOI:10.23709/sticef.24.2.2, ISSN : 1764-7223, mis en ligne le 24/04/2017, http://sticef.univ-lemans.fr/num/vol2017/24.2.2.bejaoui/24.2.2.bejaoui.htm

[Fitgerald et al. 2017] FitzGerald, E., Kucirkova, N., Jones, A., Cross, S., Ferguson, R., Herodotou, C., … & Scanlon, E. (2018). Dimensions of personalisation in technology‐enhanced learning: A framework and implications for design. British Journal of Educational Technology, 49(1), 165-181. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/pdf/10.1111/bjet.12534

Crédits photo :

Et si on considérait la construction d’un cours comme un projet collaboratif – une classe renversée Web

Ne pas considérer que seul le prof peut construire le cours : co-construire avec ses élèves que ce soit le plan, les sujets traités, et même les évaluations, c’est le paradigme de la classe renversée. Mais on peut aller plus loin. En effet, pourquoi ne pas considérer les productions de ce cours sous forme d’une ressource ouverte, publiée, et modifiable. Quand ce cours est un cours sur le Web, c’est même relativement naturel.

Un cours renversé, ouvert et sur le Web

J’avais envie depuis longtemps de proposer un cours sous forme de classe renversée. Le Maître ignorant prend la poussière depuis longtemps sur ma table de chevet. Le concept de classe inversée connaît un regain de popularité impressionnant qui a relancé cette envie, surtout après avoir lu l’approche de Marc Nagels où il annonce avoir renversé la classe inversée. Ce qui cadre avec le type « classe renversée » dans la typologie proposée par Marcel Lebrun. J’avais déjà proposé la prise de notes collaborative il y a quelques années, mais cela restait limité en termes d’autonomie, puisque je restais la « source » d’informations principale, et le maître du déroulé.

Typologie des classes inversés

Typologie des classes inversés

Pour un informaticien enseignant en école d’ingénieurs, le web semble un bon thème pour tester ce genre d’approche, tant par l’abondance des ressources, par la multiplicité des sujets possibles, que par les fausses conceptions des étudiants. En plus le web regorge d’outils pour le web ! Des élèves ingénieurs trouveront forcément leur bonheur.

Un tel cours s’appuie naturellement sur un ensemble de ressources publiées sur le Web. Si le cours est renversé et que l’objectif principal pour les étudiants est de maîtriser les outils sous-jacents, la construction d’un tel site web devient le projet collaboratif du cours. Le web regorgeant de ressources tant éducatives que techniques ouvertes et libres, ou simplement gratuites, il est naturel de se positionner dans une perspective d’ouverture de la formation.

Les différentes composantes d’un tel cours

Dans le cadre d’un cours électif, le contenu peut être libre, ce qui est donc un cadre plus ouvert que certaines classes inversées encadrées par un examen national ou un cadre disciplinaire très posé. Les débats autour de l’apprentissage de la programmation croisés avec ceux sur culture et littératie numérique le montrent bien. Ne tranchons pas le débat, donnons le à nos étudiants. Une petite négociation avec les services de scolarité de l’école pour faire passer l’idée que l’évaluation sera le résultat d’une « négociation » avec les étudiants, et le cadre institutionnel semble ouvert.

Pour les séances collaboratives, les éditeurs collaboratifs sont également utiles. Dans notre cadre, nous avons retenu HackMD qui colle aux types de documents visés. Pour organiser les échanges entre pairs, permettre la discussion, et intégrer la question de l’évaluation, l’approche de Philippe Ruffieux de validation mutuelle de compétences cadre parfaitement pour créer une dynamique d’entraide. D’autant qu’un outil, Sqily, a été développé qui permet de supporter cette approche.

L’objectif de production d’un tel cours semble quasiment naturel : des ressources Web sur un site Web, qui permettra la construction collaborative et le partage des productions entre étudiants. Ceci a de nombreux avantages :

  1. Cela permet de développer une pratique de production technique en phase avec le sujet du cours ;
  2. La diffusion des résultats donne un authenticité bienvenue à ce travail ;
  3. Le fait que ce soit un site, et non pas de simples pages de wiki permet a priori des productions plus libres plus variées ;
  4. L’ouverture d’un tel dispositif est maximale.

Si ce site web peut intégrer a priori n’importe quelle technologie web, un tel ensemble de ressources a vocation à être regroupé, mis à jour pour permettre la correction et l’intégration de remarques de tout bord, pouvoir évoluer au fur et à mesure que d’autres étudiants proposeront des compléments ou que les technologies évolueront (une autre règle du web « version beta permanente »), il s’agit donc bien d’un projet dynamique dont il doit être possible de modifier les éléments, donc le code source du site. Là encore, la solution est classique pour un informaticien, il s’agît donc d’héberger le source de ce site sur ce qu’on appelle une forge logicielle, outil adapté à la gestion collaborative de projets, et permettant la gestion de versions, de branches parallèles, de corrections …

La forge classique pour héberger des projets publics s’appelle Github. C’est également une carte de visite pour les informaticiens que de participer à des projets sur cette forge. De plus, ce site permet de gérer une publication directe de sources textuelles qu’il est possible d’écrire avec une syntaxe assez simple. Au départ, c’est prévu pour les documentations logicielles, mais c’est un excellent outil pour faciliter les premières publications, à la mode wiki.

Cette forge abrite d’ailleurs de nombreuses sources de cours en informatique, mais généralement écrits par l’équipe enseignante (si vous avec identifié un cours écrit par des étudiants, merci de me l’indiquer). On y trouve ainsi des éléments sources du site de la P2PU ou du Freecodecamp ou une liste de livres de programmation libres. Sans parler des innombrables logiciels ou bibliothèques libres dans tous les langages possibles. Bref, une mine logicielle, une carte de visite, et un outil diablement efficace, dont la connaissance est indispensable à tout jeune programmeur.

Dit autrement, même si le cours est renversé, il reste nécessaire de proposer une méthodologie et quelques contenus de départ pour permettre le travail en commun.

Premiers retours

J’ai donc proposé ce cours renversé, appelé « Exploration du Web : fondements, techniques et usages » au printemps de cette année en tant que cours électif à des étudiants de IMT Atlantique, parcours Télécom Bretagne. Ce cours a été choisi par 18 étudiants, qui ont été au départ un peu déconcertés et qui se sont en suite prêtés au jeu de bonne grâce.

Sur les sujets proposés par les étudiants, certains ont été des grands classiques : HTML, données, gestion de requêtes, javascript, installation de CMS … ; d’autres liés à l’actualité : sécurité, données personnelles ; et enfin les Dark et Deep Web, qu’ils ont à peine oser citer au début (ils étaient gênés que l’on puisse en parler ensemble) se sont avérés des sujets qui les interpellaient et qui ont permis de faire le lien avec toutes les autres questions.

La construction commune de l’évaluation finale a amené pas mal de discussions et a impacté la préparation de l’évaluation finale. Leurs contenus sont publics, tant en tant que site de ressource qu’en tant que dépôt sur Github. Leur bilan est globalement très positif. Leur sentiment d’efficacité personnelle sur le domaine est impressionnant, ils se sentent prêts à aborder un projet autour du Web, plus que si le cours avait été uniquement technique. Sur une auto-évluation sur les différentes compétences visées par le cours (qui étaient majoritairement autour de la gestion d’information, le travail en groupe, la valorisation de résultats, l’autoformation, et la capacité de développement logiciel), la différence est entre 1 et 1,5 points sur une échelle de 5 pour chaque élément. Leur reproche principal concerne le rythme du cours, lié de mon point de vue au fait que j’ai voulu laisser trop de degrés de liberté (choix des outils) et n’ai pas donné de consigne assez précise. Ce cours démarre à nouveau ce 15 octobre, sur les mêmes bases, mais avec une animation revue. Espérons que les 15 nouveaux étudiants y trouveront le même intérêt, et y apprendront encore plus. Dans le principe, il est possible d’y intégrer des personnes extérieures, mais l’articulation entre débats présentiels et échanges à distance n’est pas géré à ce stade.

Ce cours s’avère donc bien répondre aux enjeux de la classe renversée, en renforçant le sentiment d’auto-efficacité des étudiants et en les amenant à traiter des sujets inédits pour eux, selon leurs point d’intérêts.

Pour plus d’ouverture

Les outils déployés en support de ce cours (site web, forge logicielle, validation mutuelle de compétences) sont bien alignés avec la thématique du cours, et permettent à nos étudiants de s’approprier des outils à la fois de travail et de valorisation de leurs compétences. Mais ils s’avèrent également permettre de modifier la publication d’un cours. Ce qui est mis à disposition n’est pas simplement le résultat d’un travail, mais également les éléments du processus (code source, modifications proposées…) qui ont permis ce résultat. Ce qui est mis à disposition devient un projet qui peut être repris, amélioré, étendu facilement. Il me semble que ce devrait être un standard à viser pour les ressources éducatives libres. Les modalités proposées peuvent s’appliquer à beaucoup de cours en informatique, et certaines le sont déjà (dépôt de code sur github, utilisation d’outils en ligne comme Plunker pour le développement web). La question pourrait être de savoir comment permettre ce genre de dépôt pour des cours en dehors de ceux de l’informatique.

Crédit photo : Typologie des classes inversées par Marcel Lebrun, licence CC-by-SA

 

Reconnaissance ouverte des apprentissages pour mieux coopérer

Coopérer autour de ses apprentissages, tout un programme pour les apprenants tout au long de la vie, élèves, étudiants, citoyens… Comment rendre visible ses connaissances, comment donner à voir ce que l’on a appris au détour d’une expérience, du chemin, comment permettre aux étudiants de s’épauler pour progresser ensemble ? Lors du forum des usages coopératifs de Brest, plusieurs acteurs, proposant des solutions complémentaires nous ont proposé un panorama d’approches et de solutions qui promettent de dynamiser ces coopérations, tout en gommant les frontières dans les apprentissages.

Pour ouvrir l’échange, Serge Ravet nous a présenté l’initiative MIRVA et les OpenBadges : rendre les apprentissages informel visibles et actionnables. Serge nous a démontré l’intérêt de pouvoir montrer ses talents cachés au travers d’open badges. L’idée est que chacun puisse proposer et définir des éléments de reconnaissance qui fassent sens, au niveau d’une communauté, d’un territoire. Cette reconnaissance ouverte est porteuse de confiance et de partage, en permettant une reconnaissance beaucoup plus ouverte que si elle est porté uniquement par des institutions délivrant des diplômes.

Eden Jean-Marie du CIBC Normandie, nous a ensuite présenté comment accompagner les parcours d’apprenants pour leur donner confiance et de leur permettre de se prendre en main. L’outil proposé en support à cet accompagnement est DayTripper, qui permet de capturer une expérience avec son mobile, de la décrire, de la caractériser et de la partager. Ainsi, chacun peut valoriser ses apprentissages, communiquer sur ses parcours, ses expériences, et donc de devenir acteur, porteur de preuves de son parcours. Le CIBC Normandie propose ainsi une démarche inclusive auprès de différents publics. DayTripper n’est pas qu’une application, c’est avant tout une démarche pour valoriser tous types d’expériences d’apprentissage. Une de leur cible principale est ainsi les étudiants en mobilité internationale. Complément évident aux badges, il est ainsi possible d’apporter ses preuves pour acquérir un badge.

Philippe Ruffieux apporte quant à lui une approche qui permet aux apprenants de travailler ensemble. Chacun peut devenir expert d’un apprentissage dès qu’il a réussi à le démontrer et ensuite accompagner ses pairs, voire proposer de nouvelles modalités pour démontrer ses capacités. On est bien dans une démarche d’enseignement mutuel. L’outil proposé, Sqily permet ainsi de définir des objectifs d’apprentissage, de décrire un parcours complet sous forme d’arbre, de gérer la validation mutuelle, et de supporter l’enseignement collaboratif avec une interface proche de Slack, outil collaboratif bien connu et reconnu.

Open Badges, DayTripper, Sqily sont des outils existant, permettant de rendre visible les talents, les apprentissages, les expériences et de soutenir la coopération. Les témoignages démontrent que ces outils prennent leur sens dans une démarche qui soutient et développe la capacité d’agir des acteurs. Si vous êtes intéressés par les conditions pour que numérique rime avec pouvoir d’agir, je vous encourage à aller consulter le travail du projet Capacity qui est en train de présenter ses conclusions sur ce sujet.

Une autre question est de se poser la question de comment permettre à chacun de conserver, valoriser, et croiser ses différents environnements. C’est l’enjeu d’un autre projet, Sedela, qui vise à proposer cet environnement technique, et évidemment les principes d’accompagnement.

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Crédit photo : Football par Rdikeman – licence CC-by-SA

Quelques lectures autour de l’éducation juste avant le forum des usages coopératifs

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Le forum des usages coopératifs de Brest démarre. Temps d’échanges, de réflexion, d’inspiration.

Tellement de choses à changer dans l’éducation pour porter la coopération ouverte. Le forum est à la fois l’occasion de montre ce qui avance, ce que font les acteurs du changement, et ils seront encore nombreux cette année. Le programme ne rend honneur qu’à quelques uns, mais nombreux seront dans la salle qui témoigneront de leurs actions. Pour se mettre en appétit, Michel Briand a publié quelques interviews sur la coopération que vous pouvez aller lire.

Pour coopérer, il faut rendre les échanges possibles, et c’est souvent ce qui fait défaut. Je lisais il y a quelques jours l’article « Une société qui bâillonne sa jeunesse renonce à éduquer ». Ce plaidoyer me paraît être un bon texte pour nous sensibiliser à l’attention que nous ne devons pas oublier de porter aux jeunes. Celui-ci démontre une asymétrie entre ce que nous leur proposons et ce que nous attendons d’eux (NdA : que veut dire « attendre d’eux » ? ).

Denis Cristol vient de proposer un billet sur Thot « Libération de l’apprenance à l’ère du numérique », qui rappelle différentes dimensions qui permettent d’aborder cette question du changement au travers de la notion d’apprenance, démontrant que les changements sont d’autant plus durs qu’ils sont culturels. Dans ce cas, comment faire apparaître de nouvelles pistes ? En pratiquant, en expérimentant, mais aussi en étant ouvert aux questions qui dérangent ?

Denis parle de nouvelles pratiques en musique comme le mixage ou la recomposition de morceaux nouveaux. Quelle traduction peut on faire en éducation ? Il nous rappelle que c’est en se libérant du carcan gestionnaire que nous pourrons avancer. Quels sont les éléments que nous pouvons remettre en question ?

Serge Ravet nous parlera de reconnaissance ouverte qui remet en question le « monopole » des institutions à proposer des référentiels de compétences. Philippe Ruffieux nous démontrera comment renforcer le sentiment d’efficacité personnel en encourageant la reconnaissance par les pairs.

Lors du dernier Edumix, j’ai eu la chance d’accompagner un groupe qui se demandait pourquoi les lieux d’apprentissage ne sont pas naturellement ouvertes aux personnes d’un quartier, pourquoi ne pourraient elles pas venir proposer des enseignements ? Question d’autant plus troublante que nous étions dans une école d’ingénieurs. Le résultat de cette réflexion a été plutôt intéressant. C’est aussi via ces « Pourquoi ? » que nous pourrons accélérer la libération de l’apprenance

Coopération ouverte et éducation au forum des usages coopératifs

Le forum des usages coopératifs de Brest aura lieu cette année du 4 au 6 juillet et le thème sera coopération ouverte. La formule est variée et réunit 400 acteurs d’horizons variés.

L’éducation est évidemment au centre de la question. Comment développer et valoriser cette coopération du partage sincère au sein des pratiques éducatives ? Comment augmenter le pouvoir d’agir de tous et développer les communs dans la formation ? Nous essayerons de répondre à ces questions au travers de plusieurs temps de débats tout au long des trois journées du forum.

  • Mercredi, nous nous intéresserons aux coopératives pédagogiques, aux transformations qui sont induites notamment au travers du projet « école apprenante » ;
  • Jeudi matin, Ange Ansour viendra nous parler en plénière des partenariats recherches-pratiques au travers de son projet « les Savanturiers » ;
  • Jeudi, c’est bien le pouvoir d’agir qui sera ensuite au cœur de nos débats. Nos invités viendront témoigner de leurs dernières initiatives autour de la reconnaissance des apprentissages, de la valorisation des apprentissages informels, de la validation mutuelle.
  • Vendredi, nous vous invitons à travailler ensemble pour proposer de nouvelles pistes pour développer la coopération et les communs dans la formation ;

Parmi les invités, nous aurons des personnes autour des coopératives pédagogiques (Jean-Michel Le Baut, Marc Le Gall, Gilles Cornillet, Fanny Egger et Yves Leblanc de l’académie de Dijon et leur projet école apprenante et Edmus avec Logann Vince), autour de Badgeons la Normandie (Muriel Moujeard et Jean-Marie EdenCIBC), Open Badge Recognition Alliance (Serge Ravet), validation mutuelle de compétences (Philippe Ruffieux – HEP Vaud), et bien d’autres.

Venez pour écouter, pour témoigner, pour échanger, pour proposer des pistes et des actions pour que la coopération sincère vienne irriguer l’éducation. Tous les matins de 10:30 à midi, jeudi matin en plénière à 9 heures et à tout moment au gré des rencontres.

Plus d’informations ? Vous pouvez lire et enrichir librement la page éducation de ces journées, et/ou proposer des contributions pour vous présenter et favoriser les rencontres. N’hésitez pas à consulter le programme complet du forum. Et n’oubliez pas de vous inscrire.

Crédit photo : File:Constitutional Reliability of Tamilnadu Council.jpg. (2018, May 19). Wikimedia Commons, the free media repository. Retrieved 09:53, June 14, 2018 Licence CC-by-SA 4.0

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