Accompagnement des enseignants dans le cadre de la transformation numérique

C’est à la fois une question de numérique, de pédagogie,  de démarche scientifique, et donc de développement de communautés …

Le métier d’enseignant change. Disons que dans l’enseignement supérieur, l’aspect professionnel de l’enseignement est une dimension maintenant identifiée puisqu’on rend la formation sur ce sujet obligatoire pour les nouveaux enseignants chercheurs. Dans ce contexte, pédagogie et numérique sont traités de manière conjointes. L’hypothèse avancée étant qu’ils se renforcent mutuellement.

La transformation numérique relance la question de l’évolution du métier dans un cadre en changement, d’une évolution qui s’avère continue, notamment parce que le champ impacté par le umérique s’élargit d’année en année. Cette évolution du métier ne peut prendre sens que si elle est ancrée dans un cadre permettant d’orienter son action, un cadre qui est forcément celui de la pédagogie. De fait, ces deux premières dimensions nous amènent à intégrer également la démarche scientifique comme étant au cœur de cette évolution.

À cet égard, il est intéressant de s’appuyer sur les travaux menés dans le cadre des humanités numériques. Les humanités numériques permettent de penser l’intégration du numérique dans l’évolution de la production et de la diffusion des savoirs et et à la fois l’évolution des sciences humaines et sociales. Le numérique est à la fois vu comme un nouveau champ d’étude (qu’est ce qui change par le numérique) et comme un vecteur d’évolution des démarches scientifiques (comment faire de la recherche avec le numérique). Les humanités numériques, en tant que trans-discipline nous posent la question de l’évolution des disciplines liées à la pédagogie (sciences de l’éducation, EIAH, …), i.e. comment l’apprentissage change par le numérique, et quelles nouvelles méthodes développer avec le numérique (par exemple l’analyse des données d’apprentissage ou « learning analytics »).

Il y a aussi ici la question de l’évolution de métiers visés, des pratiques qui se développent en intégrant le numérique. Pour cela il y a deux axes qui permettent d’aborder cela. D’une part, on parle de culture numérique qui transforme la société, d’autre part on parle de littératie numérique. Cela transforme à la fois le métier d’enseignant, ceux que visent nos étudiants et la manière dont ils se comportent, donc apprennent. Le cadre de la littératie numérique intègre de manière explicite les processus de recherche d’information, de compréhension de gestion et de publication d’information au sein d’une communauté dans une perspective de développement de son esprit critique. Les fondements des différentes étapes de ce processus sont bien entendus maîtrisés par les enseignants. Il doivent néanmoins être transposés dans le cadre numérique, appropriation qui peut se faire dans le cadre de son développement professionnel, pour ensuite être réinvesti en tant qu’accompagnement de ses étudiants dans des démarches actives. Les humanités numériques développent également ce lien entre pédagogie, littératie numérique et recherche, en tant que pratique pédagogique. François Taddei va un pas plus loin en avançant que le numérique impose de lier modalités d’apprentissage et méthodologie de recherche au travers de sa vision de société apprenante.

Mais la recherche, ou du moins une approche de démarche scientifique, est également un vecteur potentiel de développement professionnel de l’enseignant en soi. L’idée nous vient du monde anglo-saxon avec le SOTL (Scholarship Of Teaching and Learning), à savoir mettre en place une méthode professionnelle, réflexive, instrumentée sur ses pratiques d’enseignement allant jusqu’à la publication. Cette démarche n’est pas nouvelle, mais a comme qualité de rapprocher pratiques d’enseignement des pratiques de recherche. Dans un tel cadre l’accompagnement par un conseiller pédagogique qui vient en soutien aux projets de renouvellement pédagogiques d’enseignants trouve naturellement sa place, en proposant à l’enseignant des outils pour l’aider à éclairer sa pratique, et à réfléchir à des pistes d’évolution. En adoptant une pratique réflexive, le développement professionnel pédagogique devient rationnel.

Traditionnellement, une question clé pour le chercheur est d’identifier des communautés savantes avec lesquelles il va pouvoir échanger sur ses travaux, et dans lesquelles il va pouvoir monter en compétence.Là encore le conseiller pédagogique peut jouer un rôle en tant que relai vers des communautés au sein desquelles il a vocation à participer. Bien que trop peu connues, de telles communautés existent dans le domaine pédagogique, qui permettent de progresser en adoptant une démarche SOTL. Elles peuvent être liées à une discipline (comment enseigner l’informatique, par exemple), à un type de pratique ou de méthode (en pédagogie, on trouve par exemple une communauté autour de la classe inversée). Elles peuvent avoir vocation à accueillir un public développant une réflexion un peu plus mûre sur les pratiques en croisant avec un public en sciences de l’éducation (comme l’AIPU ou la communauté autour du colloque « Questions de Pédagogies dans l’Enseignement Supérieur » pour citer les deux communautés francophones principales. Les enseignants-chercheurs qui font un pas vers ces communautés et leurs colloque sont souvent conquis par la qualité des échanges (voir par exemple l’évaluation du dernier colloque en date de QPES). Ces communautés sont conscientes des enjeux liés au numérique, utilisent le numérique au quotidien, mais n’en font pas un enjeu central.

Parmi les communautés qui tirent parti du numérique, notons ces nombreuses communautés nées autour d’une pratique pédagogique, comme celle des twictées, ou de la classe inversée, qui ont émergé rapidement et qui se sont prolongées par des colloques. Certes, ce sont des exemples dont un est plutôt issu du secondaire, mais ils démontrent l’émergence possible et souhaitable de communautés nouvelles, hors des influences institutionnelles. À cet égard, l’organisation de l’université d’été Ludovia est exemplaire en sachant reconnaître et accueillir ces communautés émergentes. Notons aussi le réseau des Learning Labs, qui se fédère autour des changements de pratiques et des espaces sous l’impact du numérique, qui s’avère être également être une communauté dynamique et ouverte.

Les humanités numériques promeuvent les approches de science ouverte. Dans un contexte numérique, la publication peut prendre différentes formes, les démarches participatives permettent d’alimenter le débat, et on constate l’apparition de nouvelles formes d’événements plus actifs et moins formels. Tout cela créé un écosystème dans lequel il est possible d’évoluer du pédagogue débutant au chercheur confirmé.

Coté publication ouverte, des enseignants dont certaines références du domaine proposent des blogs, sources de réflexions. Certains médias proposent également des « fermes de blog » comme Educpros ou proposent des tribunes à des scientifiques (je pense à The Conversation qui propose une rubrique éducation). Des MOOC autour de cette transformation numérique sont également proposés. Certains permettent de créer des communautés temporaires susceptibles de nourrir des échanges intéressants.

Parmi les qualités du numérique, il y a cette opportunité de donner à voir l’abondance des initiatives. Des sites participatifs, comme par exemple innovation-pedagogique.fr, permettent une valorisation aisée des développements pédagogiques et des idées. À la fois source d’information, point d’entrée d’une communauté et moyen d’entamer une production écrite sur le web et de la partager avec ses pairs. On rentre là dans une démarche classique du numérique où chaque lecteur peut également contribuer, et où l’adhésion à une communauté est facilitée. Ce site promeut également une démarche de publication ouverte (chère également aux acteurs de humanités numériques) en relayant nombre d’autres publications ouvertes (de blogs de l’enseignement supérieur mais aussi de revues classées).

Notons également une initiative de réseau coopératif qui débute ici pour recenser et valoriser cet écosystème numérique autour de la pédagogie.

Il existe également des revues ouvertes dans le domaine (RIPES, RITPU, STICEF, …), mais conservant une démarche plus classique dans l’édition. L’Arxiv de l’éducation reste à créer.

Le numérique, ce sont aussi une nouvelle manière d’organiser des événements participatifs, actifs, dynamiques, permettant de se projeter dans le futur. Événements qui sont évidemment relayés dans le monde virtuel. Il y a eu les MOOCamp, Hack’apprendre pour imaginer l’université en 2035, ou les Orphee Rendez-vous. Il y a maintenant Edumix. Ces événements permettent de renforcer des communautés, d’élargir leurs bases, de mettre en avant le caractère humain de cette transformation.

Accompagner les enseignants à s’approprier les outils numériques doit sans aucun doute se prolonger par une invitation aux enseignants à intégrer les communautés s’intéressant à la pédagogie, à développer une littératie numérique en lien avec ces communautés, pour qu’ils puissent ensuite réinvestir les idées qu’ils auront collectées et les pratiques qu’ils auront développées avec leurs étudiants. La bonne nouvelle est que la démarche est proche de celle de la recherche, et que les évolutions visées correspondent également aux évolutions des pratiques des chercheurs. La transformation en cours nous invite donc à associer numérique, pédagogie et recherche.

NB : de retour d’Edumix, je confirme que l’on peut (doit?) aborder cette transition avant tout comme une aventure humaine. Ce petit texte s’affine dans mon traitement de textes depuis quelques jours, en vue de la journée transition digitale proposée par Educpros le 19 octobre. Un grand merci également à ma collègue Marine Karmann pour ces échanges qui nous ont permis d’affiner notre réflexion.

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Crédit Photo : l’équipe Zapata – Edumix Saint Etienne par le media room – licence CC-by-sa
 

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La quinzaine de la transformation éducative

Les journées nationales de l’Innovation Pédagogique dans l’Enseignement Supérieur (JIPES) fin septembre ont été l’occasion de nombreux échanges autour de l’ensiengnement supérieur du XXIème siècle. Organisées par le MESRI (Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation), c’était évidemment un événement important. Mais ce n’est pas le seul, bien au contraire. On peut considérer que c’était l’événement d’ouverture d’une quinzaine de la transformation éducative. Voyons plutôt.

Vous êtes plutôt créatif, et intéressés par les événements participatifs ? Edumix vous passionnera du 11 au 13 octobre à Saint-Étienne. Si vous passez par là, ne ratez pas la restitution le 13 après midi à partir de 15 heures.

Vous croyez que la transformation viendra des Edtech ? Rendez vous les 12 et 13 octobre au Learning Show à Rennes pour repenser la formation avec le gratin de la EdTech.

Si pour vous la clé est la communauté étendue, et en lien avec l’activité professionnelle, vous serez sans doute tentés par le hackathon sur l’apprendre ensemble à Paris le week end du 14 et 15 octobre.

Le CESI organise un colloque plus formel, mais non moins intéressant, en posant la question d’un nouveau paradigme pour Penser la Formation aujourd’hui. Tables rondes et synthèses pour une approche systémique les 16 et 17 octobre à Paris autour de 6 piliers de cette transformation.

Vous travaillez à l’IMT (Institut Mines-Télécom), le second séminaire interne sur les transformations éducatives est fait pour vous à Rennes les 17 et 18 octobre.

Educpros prend l’angle de la transformation digitale d’un point de vue pratique pour aborder cette question éducative à Paris le 19 octobre.

Deux choses sont sûres :

  1. Il ne sera pas possible d’assister à tous ces événements, il faut faire son choix. Clairement les calendriers n’ont pas été croisés ;
  2. Et pourtant les acteurs se connaissent. Certains se retrouveront plusieurs fois, d’autres se croiseront. La synthèse globale sera sans doute plus difficile à réaliser.

Pour ma part, je serai heureux de m’immerger dans différents contextes et donc différents points de vue. Mon choix est lié à l’ordre d’apparition et d’invitations ces derniers mois. Je serai donc à Edumix, au CESI et à Educpros. J’ai présenté mes excuses aux organisateurs du Learning Show, du cercle APE, et à mes collègues de l’IMT auxquels j’ai promis un retour sur les événements auxquels je participerai.

 

PS : j’ai adoré ma lecture du matin : Le design thinking, de Stanford à l’école primaire française. On y parle de démarche d’innovation pour tous les enseignants, de changement de posture, de bienveillance, et d’étudiants qui sortent de leurs établissements pour accompagner la société civile, ici les profs. Que du bon. Inspirant pour le sujet qui nous préoccupe ici en tout cas.

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Crédit photo : Rosendale Primary School Design Thinking with NoTosh par Ewan McInsoth licence CC-by-nc

Retour au port d’attache pour QPES en 2019

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La neuvième édition du colloque de pédagogie « Questions de pédagogie dans l’enseignement supérieur » vient de se terminer à Grenoble dont la thématique « Relever les défis de l’altérité dans l’enseignement supérieur » a suscité des échanges, des retours d’expérience, des propositions particulièrement riches. Au fil des éditions, ce colloque s’avère être un événement incontournable pour les acteurs de l’innovation pédagogique dans l’enseignement supérieur.

Ce colloque a démarré en 2001 à Brest autour d’une équipe locale. Depuis, il se déroule tous les 2 ans et alterne entre Brest et différents lieux particulièrement actifs en pédagogie.

Pour la Xème édition, et ses 18 ans, nous sommes particulièrement heureux d’accueillir à nouveau QPES à Brest en 2019. IMT Atlantique (ex Télécom Bretagne), ENSTA Bretagne (ex ENSIETA) et l’UBO, en tant qu’établissements pivots, apportent déjà leur soutien à cette manifestation. D’autres établissements brestois devraient les rejoindre. L’équipe d’organisation qui est en train de se constituer (bienvenue si vous êtes intéressés) est en plein brainstorming et l’accueil qui sera fait aux conférenciers risque bien d’être à nouveau mémorable 🙂 et en musique.

D’un point de vue scientifique, nous nous sommes promis de travailler dur sur la valorisation et la diffusion des nombreuses contributions qui ont été et qui seront encore faites pour ce colloque (il y en a déjà approximativement 1000). On en reparlera !

Rendez-vous donc en juin 2019 pour un bel événement de la pédagogie universitaire. On compte sur vous.

Crédits photos :

Heure bleue par Yann Caradec licence CC-by-sa

l’accueil du Bagad par Étienne Valois – licence CC-by-nc-nd

Brest 2016 – Bark Europa par Claude Dopagne – licence CC-by-nc-nd

Les humanités numériques, cheval de troie pour revisiter la littératie numérique

Les humanités numériques correspondent à une interrogation des domaines de recherche des sciences humaines et sociales sur l’impact du numérique sur leurs métiers. Démarche réflexive, ce questionnement les a amené à réfléchir aux renouvellement des processus de construction et de diffusion des savoirs.

Cette réflexion ancre les différents éléments de la littératie numérique dans les métiers des « humanités ». On y retrouve globalement les éléments de processus de construction de savoirs prônés autour du web, avec néanmoins des spécificités complémentaires intéressantes. Cette démarche épistémologique émanant des chercheurs en humanités eux-mêmes, elle ne peut être taxée de démarche de geeks ou autres technophiles. Elle acquiert ainsi une légitimité qui doit rendre acceptable ces nouvelles compétences et autres méthodes à un public plus large que celui qui est habituellement sensible à l’importance de la littératie numérique. D’un point de vue sociologique, certains y voient un tournant.

Depuis quelques mois, un collectif se crée autour des humanités numérique et de l’éducation. Cette conjonction comporte plusieurs éléments intéressants :

  1. d’abord cela devrait renforcer la réflexion sur l’acquisition de compétences liées au numérique ;
  2. ensuite, de par ses origines, elle permet de promouvoir une démarche d’acquisition de connaissances par la recherche, ce qui est un mode pédagogique pertinent et tirant parti du numérique ;
  3. les pratiques d’analyses critiques et réflexives font également partie intégrante de la démarche ;
  4. les valeurs d’ouverture, de diffusion, de partage, de libre accès se dégagent naturellement d’une telle démarche
  5. la construction se fait dans un espace d’échange interdisciplinaire. Les débats semblent particulièrement riches. De plus un tel processus a également l’intérêt de ne pas produire un cadre prescriptif et définitif comme on peut l’avoir vu dans le passé.

La définition définitive de compétences semble en effet particulièrement difficile dans un contexte technique qui est et restera mouvant. Comme le rappelle Denys Lamontagne, les valeurs d’entraide et de collaboration sont fondamentales.

Pour l’enseignant informaticien que je suis, un des nœuds à résoudre est d’identifier les notions nécessaires à ces nouvelles pratiques issues de mon domaine. Deux supports de cours sont source d’inspiration. L’un cité dans la bibliothèque des humanités numériques de Elie Allouche nous vient de l’UCLA, le cours DH101. L’autre nous vient de l’ULB de Bruxelles.

On y trouve principalement des sujets techniques (numérisation, structuration et bases de données, analyse et visualisation de données ou de réseaux, analyse de textes, espaces virtuels, …) avec un déroulé issu de la démarche scientifique. On y perd sans doute les éléments de cette démarche inductive chère aux humanités numériques (et donc le développement de compétences de type littératie numérique) mais on y trouve en tout cas un corpus technique clair. Reste à y appliquer une méthode pédagogique plus ouverte, peut être sur un mode connectiviste comme ITyPA en son temps.

Remarquons à l’étude de ce corpus que l’on va au delà de la gestion de médias et de techniques de base au sens classique. Les enseignants et chercheurs en EMI (Éducation au Médias et l’Information) ont un temps considéré que la littératie numérique pouvait se ramener à leurs problématiques, en considérant le Web comme un média comme un autre. Le numérique va au delà, l’interrogation des Humanités Numérique permet d’élargir le débat par son approche pluridisciplinaire.

Dans le cadre des humanités numériques, émergent la nature des sources sur lesquelles on fait des recherche, l’analyse et la visualisation de données numériques, l’analyse linguistique, … bref des dimensions plus techniques de construction de connaissances. Si certains aspects peuvent sembler affaire de spécialiste, il y a tout de même une dimension citoyenne Par exemple, dans un monde de données largement disponibles et ouvertes, la capacité d’interprétation, ou au moins de compréhension de ces interprétations devrait faire partie du bagage citoyen. Le développement du data-journalisme en est un autre signal.

Si les Humanités Numériques sont bien un vecteur d’appropriation des processus de construction de connaissance tirant parti du numérique et donc un vecteur de développement de la littératie numérique, elles réinterrogent également le périmètre de cette littératie numérique. Et c’est une bonne nouvelle, tant ce périmètre est et restera mouvant.

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Crédit photo : Digital Humanities par Brian Solls – licence CC-by

 

L’apprenant acteur principal de son parcours tout au long de sa vie

De différentes manières les questions de l’apprentissage tout au long de la vie, de sa place dans la société, des politiques associées (on pense au CPA), des dynamiques possibles, des outils qui pourraient contribuer à l’émancipation de la personne (voir par exemple le travail d’exploration de la musette du travailleur de la Fing, aussi détaillée par Amandine Brugière : nouvelles formes du travail et de la protection des actifs) traversent le débat.

Nous nous proposons d’organiser un atelier fin janvier pour identifier quelles recherches sont-elles à mener pour mieux comprendre, accompagner et infléchir cette transition ? et pour initier des travaux en commun entre chercheurs de différents horizons.

Cet atelier prend place dans un rendez vous de 3 jours, appelé ORPHEE Rendez-Vous organisé pour identifier les grands challenges et les questions de recherche associées en éducation et e-éducation.

Pour aujourd’hui, nous attendons de votre part vos contributions, sous forme de papiers de positionnement, pour préparer et initier ces journées de débat.

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Crédit photo: Pyrénées par Jean-Paul Droz, licence CC-by-nd

 

Université contributive – état des lieux

Pour une université en phase avec son temps et ses valeurs

La transition numérique modifie l’université de manière plus profonde qu’il n’y parait. Aborder cette transition par le prisme de la contribution permet d’avoir une vision émancipatrice du numérique. Nous allons considérer ici les changements déjà en cours sur le terrain pour montrer qu’ils prennent sens en les articulant au travers de la notion d’université contributive.

« Une université est un établissement qui fédère en son sein la production, la conservation et la transmission de différents domaines de la connaissance » (Wikipedia). L’article cite ensuite Peirce, un philosophe américain, qui a défini en 1891 l’université comme « une association d’hommes […] dotée et privilégiée par l’État, en sorte que le peuple puisse recevoir une formation [guidance] intellectuelle et que les problèmes théoriques qui surgissent au cours du développement de la civilisation puissent être résolus ».

Le numérique transforme profondément la manière dont on produit, conserve et transmet la connaissance, c’est à dire le cycle complet de la vie de la connaissance. L’abondance des informations, leur diffusion ouverte, le partage et la collaboration deviennent la règle. La transition numérique transforme la société et a donc un impact sur l’université. Sur le question de l’évolution de l’université, les rapports (Stranes, Europe)  se suivent mais n’interpellent pas directement les acteurs, que ce soient les étudiants, les enseignants chercheurs ou les autres acteurs de l’université. Et pourtant sur le terrain les choses bougent, la manière d’aborder la recherche, l’enseignement, l’organisation des espaces se modifient en phase avec les attentes des uns et les valeurs portées par les autres. En quoi ces évolutions dessinent elles une université contributive? C’est ce que nous allons essayer d’esquisser ici.

Pour définir “Université contributive”, il n’est pas possible de s’appuyer sur Wikipedia (l’article  “Université contributive” reste à créer à  l’heure où j’écris ces lignes), ni sur quelque moteur de recherche que ce soit, c’est donc clairement un néologisme qui est proposé dans le cadre du MOOC Enseigner et Former dans le Supérieur. C’est Bernard Stiegler qui va nous permettre de démarrer au travers de ce qu’il appelle l’économie de la contribution et sa réflexion sur le travail contributif. Un autre point d’entrée théorique pourrait alors être le travail de Michel Bauwens  (voir par exemple son livre Sauver le Monde, ou un interview «Le « peer to peer » induit que la production émane de la société civile»). Le principe est que tous les acteurs peuvent contribuer, dans notre cas donc étudiants, enseignants chercheurs, mais également tout le personnel des universités, aux différentes facettes de la vie de la connaissance.

Nous allons essayer de cerner la notion au travers de courants qui existent aujourd’hui. Au delà de la théorie, la contribution prend corps à partir du terrain. Tout comme le web est défini par le flux, sans action point de contribution. Dressons donc un panorama partiel des courants et des actions qui relèvent de cette université contributive.

Au niveau recherche tout d’abord, différents mouvements,comme les Humanités numériques, la science 2.0, qui promeuvent de nouvelles approches pour faire de la recherche, en permettant à tous de s’associer à un travail de recherche, en publiant non seulement les résultats, mais en partageant également les données utilisées et le protocole expérimental retenu. Le processus de recherche devient ainsi communautaire. Parmi d’autres, le projet Cesgo, issu du domaine de la biologie, propose une infrastructure de recherche complète (un environnement virtuel de recherche) permettant un travail collaboratif entre chercheurs  en mettant à disposition moyens techniques et humains pour conduire un telle démarche contributive. Ces différents mouvements et initiatives promeuvent une approche ouverte pour les données et les publications, considérant que la connaissance, produite par les universités, est à verser dans le domaine des biens communs. La connaissance doit être disponible pour tous, et est gérée par la communauté.

Au delà du cercle des chercheurs, les démarches de science ouverte proposent d’associer les citoyens à la recherche. Des initiatives en cours de construction comme ”65 millions d’observateurs” visent à permettre à chacun de contribuer. Les chercheurs anglais en éducation qui publient chaque année depuis 2012 un dossier prospectif sur les grandes tendances pédagogiques, ont parfaitement intégré cette dimension dans leur cadre d’analyse. Le rapport “Innovating Pedagogy” de 2013 mettait ainsi en avant la “Citizen Inquiry” au coté de la “Maker Culture”, du “CrowdLearning” et des MOOC (résumé en français ici).

Entre recherche et pédagogie, François Taddei milite pour le développement de démarches collaboratives dans l’éducation, basées sur la démarche scientifique et ouvertes sur le monde.

Coté enseignement l’université contributive va au delà de la simple ouverture de ressource. En termes de pédagogie, elle passe par un accompagnement de la construction de la connaissance par les apprenants, en phase avec les compétences définies par la littératie numérique. Par exemple, certains proposent une co-écriture avec les étudiants des ressources d’un cours. Une telle démarche contributive entre dans le cadre des ressources éducatives libres (REL ou OER en anglais, libre car quel autre statut donner à une telle oeuvre collective). Il devient possible de proposer un cours basé sur les contributions des étudiants.

Dans un certain nombre d’institutions et dans un cadre défini, les étudiants peuvent également proposer leurs sujets de projet ou de recherche. Les productions issues de ces travaux sont d’ailleurs des contributions à la connaissance.

L’évaluation et l’apprentissage par les pairs permettent aux étudiants de contribuer à leur formation. L’évaluation par les pairs a notamment connu un regain d’intérêt dans les évaluations dans les MOOC.

L’étudiant devient ici contributeur de sa formation et de celle de ses pairs. L’enseignant est accompagnateur, garant du processus de construction. Et on le voit ces contributions peuvent porter aussi bien sur le contenu, que sur les sujets d’études ou même l’évaluation.

L’université est également un lieu de vie. Là aussi la logique de contribution transforme les espaces et permet de repenser les événements. Le Fablabs qui développent la culture du faire et de l’auto-organisation fleurissent dans les universités. La conception des espaces est repensée pour intégrer le numérique, encourager les échanges, et mieux accueillir les étudiants.

Un lieu de vie est un espace d’accueil d’événements. Les approches contributives ont depuis longtemps pris conscience de l’importance de rencontres physiques, d’événements qui donnent à voir, et qui amplifient la logique de contribution. Nombre de conférences informelles, d’échanges, de débats se déroulent sur les campus. Citons deux exemples parmi d’autres qui démontrent de nouvelles formes d’échanges sur des sujets trop peu mis au débat.

Le premier exemple est le MOOCamp day, événement national organisé sur 7 sites simultanément, durant lequel la proposition était 1) de proposer des sujets de MOOC, 2) de construire ensemble les scénarios des MOOC retenus, 3) de voter pour son MOOC préféré. La contribution de tous porte bien ici de sur des sujets de cours, de leurs organisations et de leurs contenus.

Le deuxième exemple est la journée Hack’apprendre “2035 idées pour construire l’université en 2035” de l’université de Louvain La Neuve durant laquelle chacun était invité à contribuer en apportant ses idées sur l’université de demain.

 

Et en parlant du renouvellement des espaces et de l’organisation des événements, nous venons implicitement de parler des espaces de conservation de la connaissance, tant les bibliothèques ont été les premiers espaces à se repenser en tant qu’espace de ressources, de travail en groupe, et d’événements, souvent en se rebaptisant learning centers. Les personnels de ces espaces ont d’ailleurs vu leur métier évoluer. Certains se constituent en communauté ouverte pour contribuer à l’évolution de leur métier, comme par exemple au sein de doc@Brest.

On le voit, de nombreux éléments existants contribuent à dessiner l’université contributive. L’acception de cette notion permet de donner corps et cohérence à de  nombreuses initiatives qui dessinent une véritable évolution de l’université. En associant tous les acteurs, et toutes les facettes, elle implique une approche holistique de l’évolution de l’université.

Cette évolution permet de réaffirmer la place de l’université au sein de la cité. Elle modifie nos métiers (d’étudiants, d’enseignants chercheurs, mais aussi on l’a vu au travers de l’exemple des bibliothécaires de tous les autres personnels de l’université). En revisitant la notion de pairs, elle fluidifie les relations. En donnant un pouvoir d’agir à tous les acteurs, elle est plus intégrative. En ne s’interdisant pas de sujet a priori elle permet d’évoluer et d’être en prise avec la société. Et nous pouvons tous y contribuer.  

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Postface : beaucoup d’autres exemples pourraient compléter ce panorama, n’hésitez pas à me les faire connaître. Et puisque ce billet est écrit dans le cadre d’un débat proposé par le MOOC Enseigner et Former dans le Supérieur, n’hésitez pas à réagir.

Crédit photo : Global Village au Centre Vie par Telecom Bretagne lience CC-by-nc-sa

Engager et personnaliser

Dans mon article précédent « Un horizon à 5 ans pour l’enseignement supérieur », j’essayai d’organiser les tendances prévisibles en hiérarchisant par rapport à un système d’enseignement. Je reparcours aujourd’hui le dernier rapport « Innovating Pedagogy » de l’Open University qui représente un travail remarquable d’analyse de l’évolution de la formation. Contrairement à l’Horizon Report, il est cumulatif dans le sens où il remet en perspective les travaux de l’année par rapport aux éditions précédentes. Il propose une grille de lecture sur l’ensemble des éditions qui est totalement centrée sur les apprentissages. Une des grandes questions posées par l’auteur principal Mike Sharples ces dernières années, a été de savoir quelles sont les pédagogies qui deviennent plus pertinentes quand on augmente le nombre de participants (en informatique on parle de passage à l’échelle). Une autre question est de savoir ce qu’on apprend mieux dans d’autres contextes. Une dernière bonne question est de se poser la place du corps et des émotions dans les apprentissages. Leur grille thématique sur les innovations pédagogiques est ainsi :

  • Passage à l’échelle
  • Connectivité
  • Réflexivité
  • Extension
  • Concrétisation (Embodiment)
  • Personnalisation

La dimension pédagogique est ainsi centrale. Et dans cette grille, les propositions de l’année 2015 sont concentrée autour de l’extension et de la personnalisation. Les 5 premières catégories ont pour objectif d’engager l’étudiant dans ses apprentissages. La dernière également, mais se concentre sur l’étudiant en tant qu’individu.

Par rapport au rapport américain, on retrouve des points qui sont abordés de manière différente. Le premier est la reconnaissance des apprentissages informels ou en situation. Comment valider des compétences qui sont acquises. C’est à la fois une question organisationnelle et dans certains contexte une question qui interroge l’analyse de données d’apprentissage que l’on peut réaliser. Quels parcours d’apprentissage proposer à chacun, si chacun est reconnu comme étant à un stade différent ? Comment évaluer ?

Ensuite, dans les deux rapports l’exploitation des données récoltées lors des apprentissages devient central pour personnaliser les apprentissages, pour évaluer tout au long de l’action, pour proposer des retours.

En termes de nouveaux objectifs de formation, il faut noter que le traitement des données devient central dans notre environnement. C’est une tendance lourde de la transition numérique. Certains affirment que cela change la manière de faire science, voire de comprendre notre environnement. Il est donc important de proposer des dispositifs qui permettent aux étudiants de manipuler des données. On retrouve de manière très claire ces questions dans le rapport « Innovating Pedagogy ». Cette année, c’est l’idée de faire de la science au travers de laboratoires distants, par exemple une observation réelle au travers d’un télescope distant. En 2013, le focus était fait autour des investigations citoyennes, une déclinaison des sciences participatives. Une tendance qui se dégage, est donc la récolte et l’exploitation des données par les étudiants eux-mêmes.

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Crédit photo : Operation The Heat Is On 30 par Anonymous9000 licence CC-by

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